1 bouffée matin et soir

UN PEU D'AIR

CARCASSE

Tu es née en 1985, lorsque les genoux de ton époux ont cessé de te faire de l’ombre. Cette année-là, je te découvre et je t’aime : ton sourire perpétuel, ton amour inconditionnel pour chacun de tes petits-enfants, ta permanente duveteuse aux reflets mauves, l’odeur de lavande de ta salle de bain et de ton cou. Il semblerait que tu trouves un équilibre à vivre ta vie sans l’absent, après ces longs mois d’agonie. Tu ne me montres jamais ta tristesse si elle existe.

Noël 87. Maintenant que tu es seule, tu rends régulièrement visite à chacune de tes trois filles. Nous sommes loin et quand tu viens chez nous, c’est pour y passer au moins une semaine à chaque fois. Tes fous rires  illuminent la maison lorsque nous te déguisons avec mon frère, t’affublant d’un couvre-chef improbable et de lunettes moustachues. Tes dictons et calembours ponctuent chaque moment de la journée :

- « Un de plus, un de moins » (de jour, de repas, d’anniversaire, cela marche absolument pour tout !).
- « Si on ne le retient pas, le gaz part » (à dire en roulant naturellement les "r", sans oublier le petit rire final).
- « Qui sait le vent, sait le temps » (que ne ferait-on sans la météo?).

Sans oublier tes innombrables "malheureuse!"  et "tombe, va"  quand de nous voir courir ta tendre inquiétude prend le dessus sur ta raison.
……

Pâques 89. Je grandis et mon regard sur le monde adulte change. Tes petites habitudes m’agacent parfois, et ton appétit d’ogre me surprend. Ce que tu préfères dans la volaille, c’est la carcasse, que tu suçotes jusqu’à en décrocher le moindre bout de viande. Notre table est ronde et où que je sois installée, je préfèrerais être ailleurs.

Je suis soulagée quand le repas se termine. Je préfère le soir quand après t’être mise en robe de chambre et avoir fait ta toilette, nous regardons Michel Drucker. Ton sourire du soir est enfantin et touchant, la faute aux dents abandonnées au fond d’un verre. Tu commentes sans arrêt l’image, je sens que ta fille fatigue un peu.

En 1992, tu ris un peu moins. Tu parles avec maman, beaucoup. Du temps, des voisines, de tes 2 autres filles. Maman semble de plus en plus lasse de t’écouter. Je l’entends te reprendre quand tu te répètes. Tu trouves que le noyau des litchis, c’est gros.

Novembre 1994, tu marches à petits-pas. Tu t’exclames et souris en découvrant Émilie, 55 cm, dans mon appartement. L’espace d’une heure ou deux, tu me demandes 10 fois comment IL s’appelle. Tu trouve que le noyau des litchis, c’est gros.

Quand je t’appelle pour prendre de tes nouvelles en 1996, tu me parles de moi comme si j’étais quelqu’un d’autre. Tu m’apprends que je fais des études de médecine et tu as l’air fière.  Je ne sais pas trop quoi te répondre.

Nous ne nous voyons plus beaucoup. Je vais chez toi en 1999, tu n’es pas seule, mon frère et son amie vivent là depuis quelques mois et te tiennent compagnie. Ce sont eux qui font la cuisine, le ménage. Tu me reconnais une fois sur trois. Tu te plains un peu, les mains, les jambes qui ont du mal à te porter.

Cette année-là tu fais ton dernier voyage en avion,  pour rendre visite à mes parents. A ton arrivée, tu es dans une angoisse terrible, le personnel t’a collé dans un fauteuil roulant mais tu ne voulais pas, tu trembles et tu t’es fait pipi dessus.

Tu passes avec succès le cap de l’an 2000 en ne sachant pas quel âge tu as ni avec qui tu es. Mon frère travaille et tu as une garde à domicile la journée. Une nuit ils t’entendent crier, tu es par terre et tu ne sais plus où tu es, tu es dénudée et souillée, tu les insultes, toi que je n’ai jamais entendu dire merde, tu fais appel à un vocabulaire insoupçonné!

Pendant mes trois années outremer, j’ai des nouvelles de toi, de loin. Il te faut une garde la nuit, d’autant que mon frère a déménagé. Avec toute mon ingratitude, je t’oublie un peu, je vis ma vie. Je crois que tu as été hospitalisée une fois ou deux suite à une chute et que tu as fait une phlébite aussi. Mais globalement ta santé physique n’est pas mauvaise.

Je te revois en 2004, et tu fais connaissance avec Léa, 2ans. Il n’y a qu’en sa présence que ton visage s’illumine, je retrouve ton sourire, tu fais les marionnettes avec tes mains et tu chantes, ses boucles t’hypnotisent. Tu ne sais pas qui nous sommes et tu te demandes qui sont tous ces gens qui se reflètent dans les vitres. Tu trouves que le noyau des litchis, c’est gros.

Les mois qui suivent seront éprouvants pour tes filles qui te voient dépérir peu à peu. Pied de nez final, tu décides de sécher définitivement la rentrée des classes en 2005.

L’absence de sourire, les joues creuses, les cheveux filasse : ce visage aux yeux clos n’était plus le tien, depuis longtemps déjà. Tu ne connais pas ma Juliette.

Tu sais les carcasses de poulet, ça fait un délicieux bouillon.

Un de plus, un de moins.

brechet

Grand-mère veux-tu ?*

*Grand-mère veux-tu ?  est un jeu traditionnel où la grand-mère demande aux participants d’avancer à pas de bestioles diverses et variées, jusqu’à ce qu’un participant arrive à elle et la remplace. « Grand-mère veux tu ? », « Oui mon enfant. », « combien de pas ? », « trois pas de cui-cui ! ».

birdstep

C‘est par un joli neuf novembre ensoleillé et tropical, dans les premières années du millénaire en cours, que je débutais ma carrière de remplaçante en médecine générale. Autant commencer fort, j’inaugurais ma vie professionnelle par une garde de dimanche, chez un médecin que je ne connaissais que depuis la veille, lorsqu’elle m’avait confiée les clefs de son cabinet. Je ne savais presque rien de la médecine générale, n’ayant passé que trois mois auprès d’un médecin généraliste au cours de mes stages, et jamais en autonomie. Mais il fallait bien se lancer, et malgré l’appréhension, j’étais contente de voir le bout des études se profiler à l’horizon. Il me restait encore à accoucher d’une satanée thèse mais déjà, youpi, fini l’hôpital !

Cette première garde n’a pas été facile, et je devinais dans le regard des patients le reflet de mon peu de confiance en moi. Le tympan de cette petite fille accompagnée de son père ultra inquiet, l’avais-je  bien vu rouge et bombé ? Ou bien étaient-ce ses joues fiévreuses qui troublaient ma vue ?

Pendant quelques années j’ai eu droit à des remarques suspicieuses sur mon âge (du «vous êtes stagiaire?» l’air de rien, au  «vous faites bien jeune» l’air inquiet). Difficile dans ce contexte d’avouer ne pas savoir parfois, surtout quand on n’a jamais vu un médecin s’abaisser à avouer ses faiblesses avant…

Depuis j’ai remplacé une trentaine de médecins différents, de par les mornes Guadeloupéens jusqu’au piémont Pyrénéen, en milieu rural parfois, semi-rural souvent, citadin rarement, dans des zones menaçant  fréquemment de se transformer dans les années à venir en déserts médicaux. J’ai découvert des modes de fonctionnement originaux et éclectiques. Les échanges directs que j’ai pu avoir avec chacun des médecins, avant et après les remplacements ont révélé des personnalités variées, parfois contraires à mes valeurs, bousculant souvent les idées reçues qui étaient les miennes. Il y a eu ce médecin, qui faisait payer ses patients en liquide directement à la secrétaire AVANT la consultation et qui demandait quelques euros de plus que le tarif conventionnel en cas de délivrance d’un arrêt de travail : escroc! Vous me direz j’étais bien naïve, pourquoi  ce type de personnalité n’existerait pas aussi chez les médecins généralistes ?

Et bien je suis très longue à la détente. Très, très. Et jusqu’à récemment, je croyais aussi que les médecins étaient TOUS sûrs d’eux et de leurs diagnostics, connaissant pour chaque pathologie la meilleure conduite à tenir, alors que pour moi des pans entiers de médecine s’apparentaient à de grosses nébuleuses. J’avais, comparée à eux, l’impression d’avoir eu mon diplôme dans une pochette surprise. Mon manque de connaissance patent, je le comblais avec de l’écoute, beaucoup, et de l’imitation, pas mal. Au final tout le monde était content, sauf moi. Je passais du temps avec les patients, donnait intellectuellement ce que je pouvais et les remplacés avaient des retours positifs côté patient, et côté prise en charge, ils n’étaient pas dépaysés, puisque je m’épuisais à calquer les miennes sur les leurs : j’ai cru longtemps que les aérosols de budesonide pour chaque toux sans signes de gravité mais qui dure un peu ou qui empêche le conjoint de dormir, faisaient partie des recommandations. C’est faux mais c’est pourtant largement utilisé, sans preuve que ce soit un réel gain pour le patient. C’est ma responsabilité d’être critique envers mes propres prescriptions, mais je pense que je ne suis pas la seule à prescrire et avoir prescrit sans me poser les bonnes questions. J’ai ainsi appris sur le tas tout un tas de « trucs », persuadée que ceux qui les utilisaient étaient des supers-docteurs, omniscients, et qu’ils avaient raison.

Vous l’aurez compris, je me sentais ignorante, un véritable imposteur, et mon poil dans la main congénital ne m’aidait pas à avoir une autre idée de moi-même.

Un beau jour, après quelques années de cet exercice effectué globalement dans un sentiment de souffrance chaque fois renouvelé (qu’est-ce que ce patient va me demander que je ne vais pas savoir résoudre ?), j’ai découvert, par le plus grand des hasards, à la lecture du courrier professionnel d’une de mes remplacées, qu’il existait des organismes de formation médicale continue dispensant des formations sur des thèmes variés, et en plus que ces formations étaient indépendantes de l’industrie pharmaceutique et rémunérées. Mais pourquoi me l’avait-on caché ? Juste avant de débuter la première formation, j’étais persuadée que j’allais me faire ridiculiser par des médecins tous plus savants les uns que les autres. Pendant la formation, j’ai découvert que d’autres médecins, installés depuis des années, avaient eux aussi des doutes, parfois similaires aux miens, et ne connaissait pas par cœur la liste des interactions médicamenteuses avec les anticoagulants, incroyable ! Ce jour là fut un pas d’éléphant pour moi, pouvoir partager mon ignorance, j’en barrissais (intérieurement) de bonheur !

Mais LE pas de géant dans ma vie professionnelle, je l’ai fait il y a quelques mois seulement. Il est arrivé sans prévenir. Twitter, ça vous parle ? Avant de m’y intéresser, j’imaginais sans trop savoir un réseau futile pour ados post-MSN, où des stars qui n’en sont pas se disputent la plus haute côte de  popularité, nous prévenant sans délai de leur dernier passage chez le coiffeur. Puis il y a eu Pascale Clark  qui à force de citer le réseau à l’antenne, m’a mis la puce à l’oreille. Je me disais faut voir, tout en remettant à plus tard. Jusqu’au jour où je suis tombée sur un article concernant des médecins qui twittent. Ça m’a alors titillé tellement fort, que je suis allée voir cette bête si curieuse dont on parlait, et j’ai plongé tête la première : création de pseudo, choix d’une photo de profil, tapoter pour comprendre le fonctionnement, envoi d’un premier tweet… Et puis tout s’accélère ! J’ai consulté les profils des médecins cités dans l’article : ah-ah, la coquine : mais c’est donc par-là que se cachait Jaddo, dont j’avais dévoré le bouquin offert par ma mère quelques mois auparavant, et dont les faiblesses avouées m’avaient tant charmée. Je me suis abonnée alors à certains pour les suivre, et certains ont suivi mon compte en retour (spéciale dédicace à Tiben qui a été le premier)! Et là : miracle. Toutes ces questions que je me posais sans jamais aller plus loin, et bien: je n’étais pas la seule!!!

De questions purement administratives concernant notre affiliation à l’Urssaf, en passant pas des interrogations d’ordre médical sur les diagnostics différentiels à évoquer lors d’une éruption cutanée, jusqu’aux questionnements existentiels sur les relations parfois houleuses avec nos confrères. Vous me direz : bien, se poser des questions, quoi de plus naturel ? Mais avoir des réponses, partager des expériences et en tirer ce qui nous convient le mieux, là, c’était pour moi totalement inédit, et fabuleusement enrichissant. Et souvent drôle aussi, parce que twitter est aussi et beaucoup, un grand défouloir.

Souvenir souvenir: 1er tweet! 20-03-2012

De fil en aiguille, j’ai aussi découvert  derrière le réseau du petit oiseau, une communauté médicale et paramédicale de blogueurs aux textes variés, parfois intimistes, d’autres fois humoristiques ou engagés, évoquant leur quotidien et me ramenant inlassablement au mien. Impossible de passer outre le blog de  Fluorette, dont la sensibilité et parfois la colère m’ont tant marquée! Par contagion, je me suis lancée dans l’aventure de ce premier blog pour y partager des histoires qui me tiennent à cœur, et un peu plus tard d’un autre, composé d’antisèches pour pallier ma mémoire faillible en consultation.

De pas de loup en pas de gazelle, j’ai découvert la force d’une communauté dans laquelle je me suis en grande partie reconnue, défendant une médecine avant tout centrée sur le patient. Cela peut paraître une évidence à formuler ainsi, mais pourtant dans la réalité, les intérêts du patient sont souvent relégués au second plan. Alors voir des confrères lutter avec conviction pour ces valeurs d’humanité, ça réchauffe le cœur. Cela a été un vrai bonheur que de pouvoir soutenir la pétition contre l’indécence de certaines blouses que l’hôpital fait porter aux patients, puis de participer l’opération #PrivésDeDéserts et son manifeste "Médecine générale 2.0: les propositions des médecins généralistes blogueurs pour faire renaître la médecine générale", et plus récemment l’action de bruitsdessabots  pour remettre sur le devant de la scène le démarchage à caractère publicitaire et commercial des visiteurs médicaux.

Tout cela ne signifie pas que ce monde virtuel est tout rose, il y aussi, sur twitter comme ailleurs, des codes, des guerres de pouvoir, de l’instrumentalisation, des frustrations… et l’addiction au réseau qui peut présenter un certain danger dans la vie quotidienne : attention au déficit de sommeil chez l’enfant dont la mère n’arrive pas à décrocher pour aller le coucher, et à l’homme qui finit par parler tout seul tellement la mère de l’enfant-qui-ne-dort-pas ne lui répond pas… A chacun de prendre ce qu’il y a à prendre, de  soutenir et participer aux causes qui lui tiennent à cœur.

Au milieu de toutes ces causes justes, il y a eu aussi ces moments uniques pendant lesquels le réseau virtuel s’est mué en une belle réalité : j’y ai rencontré en chair et en os plusieurs Twittos. Rendez-vous compte : j’ai dormi avec farfadoc dans le grenier de docteurmilie et de son gentilmari, qui nous ont accueillies comme des reines ! Parfois Twitter se transforme même en agence ailée pour l’emploi : c’est ainsi que j’ai pu prendre le thé avec Tiben. La magie a opéré une deuxième fois et m’a envoyée visiter le talentueux DrSelmer! Ces rencontres sont bien plus que des rencontres entre collègues, elles concrétisent des affinités et complémentarités réelles, tant personnelles que professionnelles, qui ont pris naissance sur le réseau et ne demandent qu’à grandir. Nul doute qu’il y aura des tas de belles histoires nées de ces rencontres.

Après toutes ces découvertes, je me suis radicalement remise en question, et il y a sans conteste un avant et un après Twitter.

Avant, je pensais être ignorante et j’échangeais peu avec mes confrères.

Après, je suis toujours ignorante mais le partage d’expérience me permet de l’accepter et de progresser.

Exit ma conception du mythe du super-docteur, même si je suis persuadée qu’il y a pleins d’excellents toubibs, les meilleurs d’entre eux sont faillibles, et perfectibles.

Les déserts médicaux, qui inquiètent tant les populations, ont tout à gagner à ces transferts de connaissances et d’expériences incessants qui se font sur le réseau chaque minute que Twitter fait, et aident réellement à améliorer les pratiques de chacun. Il y aura toujours mille manières d’exercer la médecine et il y a rarement une réponse unique à un problème donné. Mais se sentir soutenue et aidée dans les décisions difficiles, en accord avec le patient acteur de la consultation médicale, est gage d’un minimum de réflexion, qui ne peut à mon sens qu’améliorer la qualité de l’échange. Trop de médecins ont entretenu et entretiennent encore l’image d’un soin miraculeux basé sur… pas grand chose! L’effet placebo ainsi généré est peut-être bénéfique à court terme pour un patient donné, mais à long terme ce genre de prise en charge entraîne un grand nombre de consultations inutiles. C’est le cas du patient qui vient le premier jour d’une rhinopharyngite en demandant que l’on en stoppe l’évolution : « J’ai le nez qui coule depuis ce matin et je viens vous voir pour que vous me coupiez le rhume, docteur». Malheureusement, j’ai beau marmonner des incantations pour que les virus meurent tous noyés dans les glaires, ils n’en font guère qu’à leur tête.

Je crois que le système a donné à certains patients les mauvaises clés pour se prendre en charge. J’ai dans la tête cet exemple banal : cette dame que je connais bien, vient pour des douleurs des cervicales irradiant au crâne et à l’épaule. Elle a eu une crise douloureuse deux jours auparavant mais plus rien le jour de la consultation. Elle venait donc déjà guérie. Elle me dit « j’aurais du venir avant ! ». Je lui réponds « oui, comme ça je vous aurai vu, les douleurs auraient disparu et vous auriez pensé que c’était grâce à moi parce que je suis un super bon docteur ». Ma vanne l’a amusée (humour à deux balles de consultation, j’en conviens), et je lui ai expliqué qu’elle n’avait pas forcément besoin de consulter dès le début pour ce type de symptômes si elle n’était pas inquiète ou qu’elle n’arrivait pas à soulager sa douleur. C’est très difficile de contredire un patient qui dit « docteur, la dernière fois vous m’avez bien soigné j’ai guéri vite grâce à vous! », mais je crois que c’est un mal nécessaire. Remettre un peu d’humilité et insister sur les ressources du patient lui-même, c’est aussi éviter des explications fatigantes  quand ça prend plus longtemps que prévu pour guérir et qu’alors on devient un super mauvais docteur aux yeux du patient.

Twitter m’a littéralement projeté dans une dimension médicale ou l’isolement et le mensonge ne sont plus de mise. Ce n’est pas une question de réseau social ni de virtualité, mais la découverte d’un état d’esprit basé sur le partage, qui donne à espérer pour demain une médecine générale toute neuve, interactive et attractive.

Après des années de piétinement, un pas d’éléphant suivi d’un pas de géant, de pas de loup et de gazelle, j’avance maintenant à pas de fourmi, tranquillement, vers une sérénité accessible. J’espère que d’autres voudront bien jouer avec  moi.

 

"Visite médicale": pour un sevrage indolore

Pour certains soignants prescripteurs, recevoir les visiteurs médicaux qui viennent les démarcher est une habitude, ancrée dans le quotidien de leur cabinet ou de leur service. C’est même parfois un temps de pause agréable pendant laquelle pour une fois un tiers s’intéresse à eux et à leur petite vie, peut leur offrir un petit-déjeuner ou un repas, propose éventuellement de financer un projet de formation. Dans ces conditions, si avantageuses, pourquoi donc ne plus les recevoir?

  Pour ces prescripteurs d’accord pour se poser la question, voilà un petit programme de sevrage. Et comme pour la cigarette, sachez que l’échec au programme n’est jamais une fatalité, au contraire, c’est un gage d’augmenter les chances de succès pour la suite!

ETAPE 1 : Jouons ensemble!

Allez, une petite grille de mots croisés en attendant un patient retardataire, à l’heure du goûter ou bien aux toilettes, rien de tel que de passer le temps en s’amusant!

Si vous êtes courageux et souhaitez avancer rapidement dans ce programme, vous pouvez même essayer de reporter un rendez-vous prévu avec un représentant, et de prendre le temps de pause que vous auriez eu pour remplir la grille. Un report, ça ne mange pas de pain!

En cas de difficultés pour remplir la grille vous trouverez des indices de choix sur les blogs de :

-Le bruit des sabots

-Farfadoc

-Dr Calafiore

-Docteur Milie

-Docteur gécé

motscroisésvide

Cliquez pour visualiser et imprimer si vous le souhaitez


HORIZONTALEMENT
5. Caractéristique  physique d’un papier souvent orné de jolis tableaux colorés
9. Quand il est pharmaceutique, Nous devrions pouvoir espérer
   qu’il œuvre avant toute chose pour le bien des malades 
13. Commence dès le plus jeune âge de l'étudiant en médecine
14. Permet de briser les chaînes
15. Elles Comportent parfois des biais dissimulés
16. Argument commercial buccodentaire
17. Qui imprime durablement les esprits
18. Permet en théorie d'améliorer nos pratiques (quand elle est bien faite avec de l’indépendance dedans)
19. Qui dure depuis trop longtemps
20. Son abus peut tuer quand elle concerne les médicaments

VERTICALEMENT
1. Solidement ancrée
2. Plus elle est longue, plus les actionnaires des firmes pharmaceutiques sont contents 
3. Un critère de jugement qui devrait être essentiel        
4. Le moins et le mieux possible pour la revue homonyme
6. Endormir profondément
7. Plus il est croustillant moins l’esprit est critique
8. Il faut parfois la soulever pour faire bouger l’opinion 
10. Organisme de formation médicale indépendante
11. Elle peut être subliminale
12. Contraire d’information
motscroisésSolution

ETAPE 2 : Les solutions des mots-croisés

Tentez d’être honnête avec vous-même, mettez toutes les chances de votre côté pour réussir et ne consultez les solutions qu’après avoir rempli ce que vous pouviez, et cherché les indices dans les blogs proposés!

SOLUTIONS

Allez, encore un peu de lecture pour digérer tout ça!

-Formindep, association pour une formation et une information médicale indépendante

-Prescrire, revue médicale indépendante, et sa position sur le thème "Influences"

-"Suppression des visites médicales: une pétition en ligne et quelques tensions" (Le Quotidien du médecin- 22/02/2013)

-"Pourquoi je ne suis pas (encore) abonné à prescrire", sur le blog de mimiryudo

-"Formation Mes Couilles", sur le blog de Jaddo en 2011

-"Laboratoires pharmaceutiques : un lobby en pleine santé", France 2, dans l’émission "les infiltrés" du 22/02/2013

ETAPE 3 : La pétition

Vous approchez du but!

  Serez-vous prêt à signer

La Pétition ?

ETAPE 4 : Le sevrage définitif

\O/

Vous êtes maintenant probablement conscient que malgré ses avantages apparents, la visite médicale est inutile voire nocive, et qu’elle relève plus du commerce et de la publicité que de la médecine.

Nous avons besoin des firmes pharmaceutiques pour élaborer des médicaments utiles pour nos patients. Mais nous avons aussi besoin d’organismes de formation et de médias indépendants pour nous informer sur les moyens de traitement les plus appropriés et non pas ceux générant le plus de profit.

Et les visiteurs médicaux dans tout ça? Le combat pour une formation et une prescription libérée du joug de l’industrie pharmaceutique ne date pas d’aujourd’hui. Leur profession est déjà malmenée et leurs effectifs se réduisent peu à peu. Ceux qui sont encore en activité ont peur de l’avenir, à juste titre. Je soutiens ces hommes et ces femmes dignes dans leur combat professionnel. Leurs patrons doivent prendre les responsabilités de leurs choix passés basés sur le mercantilisme. Nous ne sommes pas responsables de cette situation.

Voilà ce que j’expliquerai à mes patients et aux visiteurs à l’avenir:

"Médecin, je souhaite soigner mes patients de la manière la plus indépendante et objective possible. C’est pour cela que je refuse de recevoir les représentants de l’industrie pharmaceutique."

Mémoire vive

Faut Oublier, M  

papillons1

Lilas, 5 mois, entre dans mon bureau, bien calée dans son cosy qui se balance au bras de sa maman. Celle-ci vient vérifier que tout va bien, la petite a un reflux qui l’inquiète un peu. Je les ai déjà vues à plusieurs reprises, je remplace souvent leur médecin. La maman me demande alors si je me souviens qu’il y a 10 jours  j’ai envoyé Tom, son aîné, aux urgences pour une suspicion d’appendicite, et elle  m’informe qu’il a bien été opéré et que tout s’est bien passé. J’en suis sincèrement ravie. Mais je n’ai AUCUN souvenir d’avoir vu Tom, il n’y aucun visage qui se dessine dans ma mémoire, je ne sais même pas quel âge il peut bien avoir. Pendant qu’elle me raconte, je tapote sur mon clavier et ouvre le dossier de Tom : il a 5 ans 4 mois et 16 jours, la dernière consultation date d’il y a 10 jours et porte mes initiales, il y a même un courrier enregistré l’adressant à l’hôpital, signé de mon nom. Sa maman ne me ment pas : force est de constater que J’ai bien vu Tom lors d’une consultation un peu particulière dont j’aurais théoriquement du me souvenir : l’appendicite est une pathologie certes fréquente mais  je n’en vois pas quotidiennement, loin de là, et me connaissant j’ai du angoisser un peu en l’examinant et faire chauffer mes neurones pour choisir la meilleure décision à prendre. Ce stress aurait pu me marquer, mais non, rien, trou noir. Bien sûr, je n’avoue pas à la maman que je n’ai aucun souvenir et grâce au dossier informatisé disponible discrètement, je peux faire comme si. Ce n’est pas très reluisant, j’ai la nette impression de lui mentir, mais j’ai tellement honte de cet oubli, comme si c’était un aveu de je-m’en-foutisme patent.

J’ai bien conscience que ce type d’amnésie peut arriver à tout un chacun. Mais l’exemple de Tom n’est malheureusement pas anecdotique : j’oublie régulièrement les patients au fur et à mesure que je les vois.

Parfois il m’arrive même de les oublier pendant que je les vois, comme cette fois ou revenant du secrétariat, je fais un crochet par mon bureau pour consulter le planning avant de me rendre en salle d’attente chercher le suivant : en entrant dans le bureau quelle surprise d’y trouver installée la dame que j’y avais laissé 5 grosses minutes avant, au moment où la secrétaire m’a appelée!  Je suis on ne peut plus d’accord pour dire que c’est un peu effrayant et même tout à fait navrant. L’avantage dans ce cas c’est que le dossier est sous mes yeux et me donne les indications essentielles pour ne pas perdre la face.

Ce n’est pas la même chanson quand je croise des gens à l’extérieur du cabinet. Il y en a certainement un tas que je ne calcule même pas, purement et simplement effacés de ma conscience. Et il y a un autre tas dans lequel les visages me sont vaguement familiers mais que je ne replace dans aucun contexte médical précis. Ce n’est pas faute d’essayer mais c’est l’échec à tous les coups. Alors, quand poussant  mon caddie devant  moi au rayon saucisson, je croise Mme ?,  je lui dis bonjour avec un grand sourire, et j’accélère le mouvement en me pressant vers le rayon yaourts, tentant d’éviter l’épineux « vous allez bien ? » qui risquerait de m’entraîner sur une pente très glissante.

Il y a aussi cette autre fois, où j’allais gentiment poster une lettre recommandée, quand la guichetière de la poste se met à me déballer les derniers épisodes de sa maladie depuis la dernière fois où je l’ai vue, je ne sais ni où ni quand, cela va sans dire. Là, c’est comme les textes à trous qu’on me donnait à faire en CE1. Si on a lu le texte avant, c’est fastoche, sinon c’est mort : la dame me raconte que ça allait un peu mieux (mais de quoi s’agissait-il ? Un canal carpien ? Des hémorroïdes?), mais qu’elle a du aller voir le spécialiste et qu’il lui a mis un peu le même traitement que moi et que ce dont on avait parlé, vous vous souvenez (non, non, vraiment pas), et bien maintenant, son mari aussi… Arrivée a ce point de son monologue, je suis un peu emmêlée dans toutes sortes d’hypothèses, et n’ai d’autre échappatoire que de lui conseiller de revoir son docteur : de la pure médecine de comptoir, je me sens assez minable en la quittant.

Pourtant, ça peut paraître improbable, mais quand je suis en consultation je suis très concentrée, yeux et oreilles grands ouverts, dans ma tête j’entends presque les engrenages cliqueter pour ne pas oublier de trucs et penser aux autres machins. Et j’écoute, vraiment. Je fais une synthèse dans le dossier pour tenter de répondre au problème posé ou au moins de proposer des pistes. Bon j’oublie bien des petits trucs comme la crème antifongique sur l’ordonnance, et ce malgré la constatation sans équivoque de la mycose pas jolie-jolie à l’examen (oubli quasi-systématique et inexplicable), ou bien le médicament demandé par la patiente alors que j’étais en train de rédiger un courrier. Mais en gros, je me donne sans compter!

Mais si une heure après, alors que j’ai vu 2 ou 3 patients dans l’intervalle, la pharmacienne m’appelle parce qu’elle n’a pas en stock le collyre que j’ai prescrit, et bien je n’ai déjà plus qu’un vague souvenir des yeux croûteux concernés, et sans dossier point de salut!

Auprès de tous ces patients que j’ai mis aux oubliettes je voudrais pouvoir m’excuser de mes trahisons. Il y en aura probablement moins quand ce seront mes patients et si cela est autorisé je mettrai une photo de leur trombine dans les dossiers pour limiter la casse. Je voudrais aussi qu’ils comprennent que ce n’est pas un manque d’implication de ma part mais que probablement, mon cerveau évite le court-circuit en effaçant un peu trop de données. C’est en quelque sorte une mesure de sauvegarde de l’ensemble du système au détriment du détail.

Et puis une fois n’est pas coutume, de temps en temps et sans savoir pourquoi,  je sais exactement à qui j’ai affaire : nom, âge, histoire, ce patient-là n’a aucun secret pour moi! Souvent, il s’invite alors dans mes pensées, parfois dans mes rêves, prenant ses aises dans ma mémoire durable, se moquant un peu des passagers de la mémoire vive si éphémère.

Quand Tom est revenu quelques jours après avec sa maman pour que je contrôle que sa cicatrice d’appendicectomie était en bonne voie, je me suis souvenue de son histoire. La maman m’a alors évoqué le reflux persistant de Lilas. Tiens, je ne me rappelais pas que Tom avait une petite sœur.

Delta Charlie Delta

Delta Charlie Delta, Louis Garrel dans "Les chansons d’amour" (un film de Christophe Honoré, 2007)

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Le gris-bleu maussade des murs de l’appartement nous incite à sortir respirer l’air de la ville. Nous descendons les quelques marches vers l’extérieur, passons devant la porte de notre voisin du dessous, provoquant sans surprise une salve d’aboiements aigus et agités. Nous pouffons en remuant la tête toutes langues dehors, dans une tentative d’imitation de Bob, caniche supposé idiot, et quand nos pieds rencontrent enfin les pavés de la ruelle, ils sautillent, insouciants. C’est ensuite en entrechats et sauts de biche que nous traversons la rue, évitant les excréments qui la jonchent, à croire que Bob souhaite nous punir de notre impertinence. Cela ne dure pas, nous arrivons sur les artères aux larges trottoirs, et bientôt nous sommes dans la rue Championnet. La circulation nous fais taire un moment, ni l’un ni l’autre n’aimons l’ambiance polluée et bruyante de la capitale.

Notre cadence s’apaise lorsque nous atteignons les rues plus calmes du piémont montmartrois. Arthur passe du temps les yeux au ciel, admirant l’architecture, tandis que mon regard cherche l’horizon. Le passage des encombrants semble imminent et nous nous extasions des trésors laissés sur le trottoir, comme ce canapé en similicuir bordeaux posé de guingois contre un mur, avec ses coussins un peu aplatis qui le rendent presque vivant. J’imagine ses propriétaires qui y ont posé leurs fesses, pourquoi l’abandonnent-il? La lassitude de l’objet, l’envie de nouveauté? Un déménagement? Un mort? Continuant d’avancer, nous réinventons son histoire, théâtre de meurtres incestueux, taché d’urine féline et d’humeurs de toutes sortes, et nos élucubrations achèvent définitivement de nous convaincre de ne pas le récupérer au retour.

Voilà les arbres tant attendus du cimetière Saint-Vincent. Nous pénétrons guillerets entre ses murs. La verdure nous manque au quotidien et nous ne sommes pas mécontents que les morts aient le privilège d’avoir un peu de nature à disposition, avec la tranquillité assortie au lieu en prime. Nous flânons entre les tombes aux pierres grises tachetées de lumière, quelques rayons tièdes se frayant un passage entre le feuilles bruissantes toutes neuves de ce mois d’avril. Tiens, c’est ici que Marcel Aymé a pris ses derniers quartiers en 1967, je ne m’imaginais pas croiser un jour celui dont j’ai dévoré enfant les contes rouges et bleus!

Les autres noms me sont tout à fait inconnus. Nous déchiffrons quelques plaques presque effacées, réécrivons  l’histoire probablement tragique de cet homme et cette femme morts le même jour. Certaines tombes sont couvertes de fleurs fraîches et nous les évitons de peur de croiser un parent éploré, préférant les vieilles pierres solitaires, envahies par la mousse. Nous nous asseyons au bord d’une tombe dont la pierre est fendue, en contrebas d’un mausolée terne. Arthur allume une cigarette. Lors de notre dernière visite ici, il m’aurait également allumé la mienne. C’eût été sans compter sur la force de l’embryon qui a décidé de s’agripper à mes entrailles et qui déjà décide de ce qui lui convient ou pas. Nos regards se posent ensemble sur une tombe jouxtant la nôtre, anormalement étroite et courte, et nous frissonnons de concert, parcourus d’une émotion nouvelle et insoutenable.

Nos trois cœurs battent un peu plus fort, un peu plus vite, nous partageons quelques biscuits en regardant un oiseau en picorer quelques miettes. Je raconte le jour de l’enterrement de mon grand-père et le souvenir aigu du Pif que je lisais ce jour-là, Arthur évoque son cousin trouvé mort dans son couffin. Je revois les visages souriants et encore lisses de Lolo et Juju, morts sans prévenir. Je devine derrière les pierres tombales d’autres morts, abandonnés, victimes des guerres et de la barbarie humaine, dont les histoires atroces m’ont marquée à jamais.

Nous ne sommes pas certains qu’il n’y aura pas d’autres histoires terrifiantes, et des tas de morts injustes, ni que nous serons toujours vivants demain. Mais le souffle de vie qui nous anime nous donne l’illusion d’éloigner la mort. Tandis que les rayons du soleil faiblissent et que les tombes s’assombrissent, nous respirons l’air doux à pleins poumons, narguant quelque peu la population locale. Nous empruntons le chemin du retour main dans la main, abandonnant nos fantômes aux portes du cimetière. Au passage nous récupérons sur le trottoir, couchée sur un matelas éventré, une chaise d’enfant en bois dont nous avons décidé de prolonger la vie.

 

Exocytose

golgi

"L’appareil de Golgi participe activement au processus de sécrétion c’est-à-dire au processus qui procède à la libération des produits finis hors de la cellule qui les a produits. L’appareil de Golgi sert d’organe de traitement, d’entreposage et d’emballage des produits de sécrétion fabriqués au niveau du réticulum endoplasmique rugueux, ceci jusqu’à ce que la cellule reçoive la commande de sécréter. Au moment de la livraison, les vésicules de sécrétion se fusionnent à la membrane cytoplasmique et quittent la cellule par exocytose.¹"

Depuis l’intérieur de son cocon utérin, Émilie perçoit la musique ronronnante du phrasé professoral, la voix grave l’enveloppe toute entière de ses vibrations, et elle aime ça. Sa mère, une fesse de travers sur le minuscule banc de l’amphi, se demande si le cours s’achève bientôt, elle est pressée de rentrer pour s’affaler sur son lit et végéter un peu en attendant Arthur. Il lui apportera peut-être un peu de riz cantonais de ses livraisons, qu’ils pourront partager en se racontant leur journée. Alors Émilie reconnaitra les voix familières et quelques heures plus tard, lorsque ses parents dormiront, elle sentira dans sa bouche un léger goût de sauce soja. Ce n’est pas ce qu’elle préfère, et elle se rebelle un peu, remuant bras et jambes comme pour élargir son antre, réveillant sa mère au passage.

Après quelques mois de cette vie au départ confortable, mais qui devient de plus en plus étriquée, Émilie aspire à de grands espaces et décide de s’évader de la prison maternelle. Elle y parvient au prix des hurlements de sa génitrice, comme si cette dernière voulait lui signifier l’intensité du déchirement de la séparation. Pas question de ne rien dire, Émilie crie aussi, et voilà que la dame et le monsieur dont les voix lui sont familières pleurent de concert et la prennent dans les bras à tour de rôle, c’est chaud, c’est doux, elle s’endort en tétant, ouf pas de saveur soja dans ce liquide là.

La dame et le monsieur ont l’air de vouloir rester tout le temps avec elle, alors elle utilise leurs membres telles des lianes, s’agrippant autour de leurs troncs pour recevoir sa pitance affective et nutritive. Elle comprend bientôt qu’ils sont d’accord pour s’appeler papa et maman, vu leurs visages béats et leurs rires un tantinet stupides quand elle produit les syllabes magiques. Bon, une fois qu’elle a fait plusieurs fois le tour des énergumènes et qu’elle commence à les cerner, elle aimerait bien voir un peu le monde autour. A force d’exercices intensifs de musculation, ses jambes veulent bien porter le poids de son corps et l’autoriser d’abord à de petits déplacements en milieu fermé, puis une fois qu’elle a prouvé à papa-maman qu’elle peut passer par-dessus le parc, en avant pour explorer l’ailleurs!

Elle s’est vite rendue à l’évidence: l’autonomie ne plaît pas toujours aux grands, vu les sourcils froncés qui commencent à fleurir et les NON-avec-index-pointé-remuant qui s’y ajoutent. Pourtant, quoi de plus excitant que de monter sur le lit et de s’approcher de la fenêtre ouverte pour regarder dehors depuis le 7è étage? Il faut trouver d’autres moyens de se mettre les parents dans la poche, alors elle rigole à leurs blagues incompréhensibles et met ses cacas dans le pot, et ça marche!

Ce n’est pas tout de comprendre les deux rigolos avec qui elle vit,  il y a toujours plus de nouvelles personnes qui gravitent autour d’elle, et on dirait bien que les grands n’ont pas tous le même mode d’emploi. Même papy ne fonctionne pas pareil durant deux minutes d’affilée: la première il fait une séance de chatouille et la seconde il ne parle plus ou l’envoie balader.

Heureusement il y a aussi des petites personnes comme elle avec qui elle se sent libre de s’exprimer et si ça lui chante de faire semblant d’être orpheline. Ça fait du bien, surtout que chez elle il y a de l’eau dans le gaz et qu’elle est ballotée entre deux maisons pendant toute une année, de quoi être en colère après les adultes qui, d’après le contrat, étaient sensés lui offrir un cadre de vie stable.

Mazette, l’école c’est trop cool, elle s’y sent bien, on encourage ses progrès et ça donne envie d’en faire encore. Elle veut grandir! Vers 7 ans elle commence à s’affirmer, ses parents n’ont d’autre choix que de se remettre en question. Ils la mettent à l’épreuve en partant tous les trois à 6000 kilomètres de ses repères, on va voir si tu es vraiment grande tiens! Elle s’adapte au pays et joue un peu avec leurs nerfs en s’amusant à devenir un garçon. C’est pas comme si sa mère ne lui avait pas déjà raconté qu’elle-même était un garçon manqué quand elle était enfant. Alors, où est le problème?

Bon une fois qu’ils se sont fait à l’idée qu’elle pouvait être différente de ce qu’ils imaginaient, ils la mette à nouveau à l’épreuve et lui font le coup de la petite sœur, le jeu commence à se corser sévère! Donc, la petite sœur s’appelle Léa. Elle l’aime, c’est un fait. Mais parfois aussi, elle la déteste de provoquer chez les parents ces sourires béats.

Quand Léa sait courir, ils font le grand voyage du retour pour atterrir en zone inconnue, histoire que ce ne soit pas trop facile pour elle non plus. Mais Émilie relève le défi et s’adapte à nouveau, se lie d’amitié avec les enfants du village et continue à vouloir grandir, réclamant un peu plus d’autonomie au fur et à mesure qu’elle avance en âge : le portable (ils suffit de persévérer intelligemment dans la demande, en commençant à un âge où on ne l’espère même pas, par exemple 11 ans, en redemandant régulièrement tous les mois, en en parlant à son tonton qui vous file son ancien portable à 13 ans et hop,le tour est joué!), les sorties pour lesquelles il faut ruser et surtout toujours être progressif. Ils peuvent bien comprendre qu’elle a besoin de respirer, surtout qu’ils lui ont sympathiquement imposé une deuxième petite sœur pour ses 12 ans…

Collégienne, Émilie connaît de vrais passages à vide et de bouleversements de l’âme,  l’approche du lycée l’angoisse, et ses parents dont elle veut à la fois se détacher et dont elle attend le soutien, ont du mal à la comprendre comme ils le souhaiteraient, lui serinant que c’est super de grandir, qu’on fait ce qu’on veut, génial, m’enfin quand elle les regarde elle ne voit pas bien en quoi c’est si génial de ne toujours pas savoir ce que tu veux faire quand tu commences à avoir des cheveux blancs.

Lycéenne, chaque année est un pas de plus vers l’envol mais l’enjeu est trop lourd, et la dernière année elle recule de quelques pas, réclamant attention et câlins, comme pour mettre le temps en pause avant de prendre son élan et s’extraire de la cellule familiale. Les parents, occupés corps et âmes à s’inquiéter parce qu’ils ne la sentent pas prête, ne se rendent même pas compte que eux non plus ne sont pas prêts. Bref, elle doit faire tout le boulot pour tout le monde, à se demander qui est né en premier.

A la rentrée cette année, Émilie est assise du bout des fesses sur le minuscule banc d’un amphi. Elle écoute la voix du prof qui lui raconte des histoires de vésicules coincées à l’intérieur d’une cellule et qui doivent effectuer un parcours complexe pour  aller déverser leur contenu au dehors. Une histoire bien familière.

Chère Paula

Bolquère, 13 juillet  1989

Ma très chère Paula,

Déjà quatre jours que nous ne nous sommes pas vues, et tu me manques terriblement.

Je suis passée chez ma grand-mère, et je m’y suis ennuyée comme un rat mort, malgré mes auto-tentatives de rigolades devant la glace en faisant le poireau mais imiter un poireau n’a pas la même saveur en solitaire. J’ai lu pour passer le temps.  Le pays d’octobre, de Ray Bradbury, génial, rappelle moi de te le passer. J’ai  aussi usé moultes piles dans mon walkman, et mon index fatigue à rembobiner  Jumping someone else’s train et My girl, c’est plus fort que moi.

Nous sommes arrivés à Bolquère hier. Ca me fait tout drôle de me dire que j’ai appris la mort de mon grand-père ici, un jeudi il y a 4 ans. Je ne suis plus la même. A l’époque la fille du directeur était mon amie. Je ne sais pas si on s’entendrait encore, mais décidément, unlucky, elle est en vacances chez sa mère… Elle avait aussi une grosse chienne noire que j’aimais beaucoup (si, si! Je sais que tu as du mal à y croire mais ce chien là était vraiment différent),  disparue elle aussi. Je vis au milieu de fantômes.

J’ai appelé Mathias hier. J’ai du attendre l’heure du repas pour être peinard, le téléphone est dans les escaliers communs. J’ai utilisé toutes mes pièces jaunes, tout ça pour pas grand-chose. Il m’a énervé, je ne sais pas si j’ai envie de le revoir. Là, tout de suite maintenant : il me dégoûte. Il était limite agressif à vouloir savoir avec qui j’étais, je lui ai dit qu’il y avait bien quelques gueules, même si en vrai ils sont tous moches et boutonneux (y’en a un, tu verrais, on voit plus ses yeux au milieu des pustules). Au final on ne s’est pas dit grand-chose, je suis sensée le rappeler demain soir mais je crois que je ne vais pas le faire. Moi qui croyais que c’était l’amour de ma vie, il a tout gâché.

J’ai réussi à aller m’en griller une après le coup de téléphone, j’y aurais bien mis une petite boulette mais ça craignait trop d’avoir les yeux explosés à table. Déjà qu’on a choqué mon père à vie ! Mémorable souvenir : lui, tout souriant faisant son footing et nous, allongées dans l’herbe du terrain vague, et cette tronche qu’il a tirée en voyant la fumée. Je ne me vois pas lui en rajouter en arrivant avec des yeux de lapin.
Quoi qu’il est  vraiment tellement con, difficile de faire pire. Quand je pense qu’il ne m’a pas cru quand je lui disais que ça dealait au collège, à l’époque (la bonne !) où nous avions été nommées particules du « noyau pourri de la classe ». Dès fois j’aimerais disparaître devant tant de connerie, je me demande comment j’ai pu le supporter avant.

Dans ces moments là, je pense à toi et tout s’éclaire. Ma sœur, grâce à toi je n’ai plus peur (rime pourrie, excuse).

Demain ils veulent m’emmener au resto pour mon anniversaire, je préfèrerais clairement rester dans mon lit et fêter ça tranquille avec ce qui me reste de truc à rigoler. Le rêve serait que tu me rejoignes. Allez, plus que 5 jours.
Au secours, c‘est trop long !!!

Love xxxx

Natalia

Llo, 13 Juillet 2012

Ma très chère Paula,

Voilà bien longtemps que je n’ai pas pris la plume. Pourtant je pense à toi souvent.

Nous sommes dans les Pyrénées Orientales, en vacances. Nous avons fait une étape de deux jours chez mes parents. Ma foi, les discussions y sont toujours aussi pauvres, et à part manger nous n’avons pas fait grand-chose.
Mon père se traite à coups d’anxiolytiques, il fait moins d’épisodes dépressifs, il est plus égal sur la durée, quoi que parfois très injuste avec ma mère… Égoïstement je suis très contente d’habiter suffisamment loin pour ne pas vivre ça au quotidien. Je ne m’y attendais pas mais mon frère a eu quelques épisodes de prostration, il ressemble de plus en plus au paternel. Ce qui le sauvera est la conscience qu’il en a.
Si les petites n’avaient pas réclamé de voir leurs grands-parents, je ne suis pas sûre qu’on y serait passé. Au retour on rentrera direct.

La maison que nous avons louée ici est vieillotte mais si rassurante, je me sens bien dans les paysages de mes étés d’enfance. Il y a des fraises des bois, beaucoup, ça sent déjà la tarte ! Les filles s’occupent bien. Juliette et Léa se chamaillent à qui poussera la poussette de la poupée (j’aurais du en prendre deux), mais elles sont inséparables. Emilie tapote sur son mobile. Elle a eu son bac! Tu te rends compte ?

Je me souviens du bonheur que j’avais eu en tenant ma petite cousine dans les bras quand j’étais ado, et une poignée d’années plus tard c’était mon bébé qui s’y  lovait douillettement! Depuis, elle a bien pris 120 cm et je n’arrive plus à la porter.

J’ai l’impression de n’avoir rien vu passer depuis cet été là, celui au bout duquel Mathias n’est jamais revenu. Ses parents l’ont emmené en vacances et ne sont juste pas rentré, drôle de manière de faire. Finalement ça m’avait plutôt arrangé, même si du coup notre histoire est resté en suspens. Pour corser la séquence Nostalgie, j’ai la radio allumée qui chante From now on, et me propulse presque 25 ans en arrière quand on traînait nos basques entre chez moi et chez toi, chez l’une et le collège, chez l’autre et la ville, rendez-vous à la passerelle !

Peut-être qu’un jour je lui dirai que je ne l’aimais déjà plus. En attendant j’ai coupé tous les ponts. Il y a  trois ans, il semblait avide de vouloir s’expliquer au sujet de cet épisode de sa vie. Arthur n’apprécie guère la possibilité d’une rencontre, je le comprends. Rencontrer ses ex, surtout le premier grand amour, c’est un peu casse-gueule pour un couple, même s’il a résisté jusque là à l’épreuve du temps!

Les années passent, Émilie va quitter le foyer, nous avons encore un peu de répit mais inéluctablement ses sœurs suivront. Je ne sais pas si alors, quand nous nous retrouverons tous les deux avec Arthur, nous aurons enfin trouvé un semblant d’équilibre. Personnel. Professionnel. Mon boulot me plaît mais je me demande toujours comment j’ai vraiment envie de l’exercer, je n’ai pas envie de me mettre la corde au cou en m’installant, mais je suis toujours en insécurité en ne m’installant pas. Je veux passer du temps en famille et avoir du temps pour moi. Le beurre et l’argent du beurre, syndrome d’insatisfaction chronique ? peut-être que ça m’empêche (faussement) de vieillir ? Quand je vois des gens de mon âge en consultation, je les observe toujours avec beaucoup d’étonnement et de curiosité, parce qu’ils me semblent si mûrs parfois, que j’ai l’impression qu’ils ont cent ans et moi quinze.

Et pourtant demain  je rajoute un an au compteur. Pourvu qu’il y ait du gâteau!

Avec tout ça on ne se voit pas. Ta petite doit marcher déjà ! J’aimerai qu’on s’évade un peu ensemble quand nos moyens nous le permettront. Avant d’être des vieilles peaux. On rigolera de rien et le monde entier pensera qu’on se fout de lui. On dormira dans le même lit, mais sans chat sur la tête, et tu t’endormiras, bercée par mon monologue.

Bisouxxxx

Natalia

Karukera

 "Dis maman, tu connais Karukera l’île aux belles eaux? C’est le pays de mon amie."

7h30. Il serait temps de décoller si je veux être à 9h à l’hosto. Émilie s’est levée la première, elle a pris son petit-déjeuner dehors et il va être l’heure de partir à l’école, elle aime bien y aller à pied, elle n’a qu’à  longer le champ de canne et traverser la route pour rejoindre ses copines.

Léa a eu le droit à une petite tétée, une des dernières, travailler aux urgences est peu compatible avec un allaitement prolongé. Arthur l’emmènera chez la nounou plus tard. Je n’aime pas quitter son petit corps tout chaud, mais je n’ai guère le choix. J’inhale profondément son odeur de miel, le nez collé contre son cou, les yeux mi-clos, je la confie à Arthur qui émerge et j’y vais.

Après deux années passées sur l’île, la tiédeur de l’air ne me surprend plus quand je sors, mais elle me ravit tout autant. Finie la chair de poule, les chaussettes au lit et les jeans. Là-bas on il faut se dénuder pour être bien, c’est  plus sexy que trois couches de thermolactyl sous la couette.

La voiture est garée sous les goyaviers,  j’en attrape une pour la route. Ceinture, radio. Fabrice Drouelle présente le 13-14 sur France Inter, il  me parle de bouquins et d’actualité lointaine, n’évoque l’Outremer que rarement, et pourtant sa voix colle parfaitement aux rondeurs des paysages. Les quelques heures de décalage gagnées sur la métropole me donne l’illusion de pouvoir ralentir le temps, mais elles n’empêchent pas le regard de Marie Trintignant de mourir, le vent nous portera  résonnera pour toujours de cet amour trop fort.

Je démarre, j’ouvre les fenêtres, j’enfile les lunettes pour contrer la luminosité déjà puissante. C’est parti pour la traversée tranquille des quartiers ruraux de Lamentin, montée et descente de mornes, le début du chemin est calme, je longe des cases modestes de bord de route. Les alizés apportent encore à cette heure un soupçon de fraîcheur, entretenue par l’ombre des manguiers et arbres à pains . Je passe devant un lolo, des femmes ressortent avec quelques bananes, des hommes sont assis et jouent aux dominos en buvant.

Après une dizaine de minutes de cette route paisible et de ces raccourcis qui n’en sont pas vraiment mais reculent un peu l’arrivée inéluctable au bouchon, j’arrive pourtant à hauteur de Baie-Mahault. Et là il n’y a pas d’autre choix que de passer un entonnoir de cinq petits kilomètres de large pour accéder en Grande-terre. Je roule au pas, le soleil tape d’autant plus fort que la végétation s’est brutalement raréfié, le paysage devient clairement urbain. Les moteurs qui ronronnent s’accordent au bourdonnement de mes pensées. J’allume une cigarette pour passer le temps.

Il s’en est passé des heures depuis mon arrivée sur l’île, en 2ème semestre de mon internat en médecine générale. Elle est déjà loin cette première nuit passée le cœur serré loin des miens à l’internat de l’hôpital de Basse-Terre, réveillée aux aurores par les coqs errants. L’immersion un peu angoissante a rapidement été contrebalancée par les rencontres riches avec les autres internes, leurs conjoints et amis, tous un peu gueules cassées, qui ne se retrouvent pas si loin de leur terre d’origine par hasard. On en a bu des ti-punch  et des planteurs, mangé du poulet colombo et du thon grillé accompagné de sauce chien. Nos parents et nos amis ont fait parfois le voyage jusqu’à nous et ensemble, nous avons bien arpenté l’île, de la Soufrière à Saint-François, des bains jaunes à Port-Louis, sans oublier quelques îles alentours : Les saintes, Marie-Galante et son inoubliable Anse Feuillard, la Dominique, la Martinique.

La cigarette est totalement consumée, je suis à hauteur de La Jaille, arrivée en Grande-Terre imminente. Je reste naturellement plus attachée à la Basse-Terre, plus en relief, moins touristique et je serais bien restée du côté de Baillif si je n’avais eu l’obligation d’effectuer un stage en CHU. Ce sera le dernier stage en tant qu’interne, avant de pouvoir attaquer les remplacements. Je ne me sens pas vraiment prête, mais je suis ravie que l’exercice hospitalier prenne fin, je sais depuis longtemps que ce n’est pas ce qui me convient et j’y ai pris quelques claques…

Ainsi, j’ai appris à mes dépends que pour certains, mourir à petit feu à 40 ans d’une hématémèse  entourée de ses enfants peut dépendre de la seule volonté du gastro-entérologue de se déplacer pour faire une fibroscopie, seul moyen qui pourrait aider à comprendre d’où vient le saignement et comment y remédier. Car une fois que touts les prescriptions médicamenteuses ont été faites par téléphone, puis mises en pratique par la gentille et naïve interne de garde  et qu’elles restent inefficaces, la patiente continuant à saigner à petits flots, alors la gentille interne qui n’a jamais tenu un fibroscope ne peut pas faire plus que d’appeler au secours.
J’ai appris aussi qu’un résultat de ponction lombaire pour une suspicion de méningite n’a pas la même urgence selon l’heure de la nuit et l’humeur du biologiste. Alors Il faut s’adapter, relativiser, s’endurcir un peu, et critiquer pour éviter de reproduire ces comportements néfastes.
Ma naïveté de novice s’est étiolée, j’ai perdu la foi entière et primaire que j’avais en mes supérieurs,  ces êtres sensés et responsables qui n’ont d’autre priorité que la bonne santé des malades. Parfois, et bien ce sont des gremlins avec les paumes des mains toutes poilues.

Entrée de Pointe-à-Pitre : les seuls feux rouges sur l’île. Ça n’avance vraiment pas aujourd’hui, je vais finir par être en retard.

Nous avons bien grandi avec Arthur, notre histoire était loin d’être gagnée avant de partir. Nos différends se sont apaisés avec ce départ loin de tout, presque une fuite. Les éléments naturels omniprésents ont oxygéné notre cellule familiale qui s’est agrandie. Les couchers de soleil sur les caraïbes, depuis notre case sauvage, nous ont éloignés du superflu. Nos conditions de vie assez rustiques nous ont rendus plus disponibles l’un envers l’autre et nous avons peu à peu oublié de nous bagarrer pour le tube de dentifrice (que tu ne rebouches jamais).

J’arrive à l’hôpital, il est moins cinq et le plus dur reste à faire pour se garer, les internes n’ayant pas droit à des places réservées ; tu te gares mal, tu prends le risque de te retrouver un bel autocollant interdit de stationner sur ton pare-brise, impossible à décoller de surcroît. Pas d’autres solutions que de tenter sa chance au jour le jour, allez aujourd’hui j’investis une place tout à fait interdite à cheval sur un trottoir.

J’ai donc fait vingt kilomètres : une bonne heure de trajet. A renouveler dès ce soir si je ne suis pas de garde. C’est lors d’un trajet du retour un beau matin, que j’ai réalisé, en voyant les collines de la Basse-Terre, que je me sentais chez moi.

Au loin un avion décolle de l’aéroport situé aux Abymes. Chaque Guadeloupéen le connaît comme sa poche ce petit lieu d’échanges avec le reste du monde. J’y ai passé du temps à accompagner puis récupérer Émilie, attendre les parents, faire mes adieux aux amis qui rentraient définitivement en métropole. Et je me souviens de cette première bouffée d’air chaud qui m’avait surprise à mon arrivée, de nuit, et du chant incessant des grenouilles noctambules. Elles me manquent.

MÉDECINE GÉNÉRALE 2.0, Les propositions des médecins généralistes blogueurs pour faire renaître la médecine générale

J’ai un beau métier. Et pourtant depuis des mois je m’interroge sur l’avenir de ma profession. Trop d’indices pointent une médecine générale fragile: l’accès aux soins se détériore, les conditions d’exercice aussi. Les patients ont parfois du mal à être pris en charge dans des délais raisonnables. Les médecins généralistes sont peu reconnus, leurs compétences mises en doute, leur confiance en eux malmenée.

Mais si le tableau actuel et sombre, il existe bel et bien des solution  pour éclairer l’avenir. Le texte qui suit propose une autre vision de la médecine générale, une médecine forte et indispensable, au cœur du système de soins, une médecine générale courageuse et réaliste, qui se propose d’apporter des solutions à l’épineux problème des déserts médicaux.

Ce texte a été rédigé par des médecins généralistes blogueurs puis discuté et approuvé par d’autres (voir liste en fin d’article) avec l’aide et le soutien de médecins généralistes non blogueurs et de spécialistes, sans oublier Twitter qui nous a mis en relation et qui chaque jour nous permet d’échanger et de rompre l’isolement professionnel parfois bien réel de nos cabinets.

C’est donc ensemble que 24 généralistes blogueurs ont choisi de publier ce texte sur leurs blogs respectifs et espèrent pouvoir mettre la médecine générale au cœur d’un débat constructif.

 

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Médecine générale 2.0

Les propositions des médecins généralistes blogueurs pour faire renaître la médecine générale

Comment sauver la médecine générale en France et assurer des soins primaires de qualité répartis sur le territoire ? Chacun semble avoir un avis sur ce sujet, d’autant plus tranché qu’il est éloigné des réalités du terrain.

Nous, médecins généralistes blogueurs, acteurs d’un « monde de la santé 2.0 », nous nous reconnaissons mal dans les positions émanant des diverses structures officielles qui, bien souvent, se contentent de défendre leur pré carré et s’arc-boutent sur les ordres établis.

À l’heure où les discussions concernant l’avenir de la médecine générale font la une des médias, nous avons souhaité prendre position et constituer une force de proposition.

Conscients des enjeux et des impératifs qui sont devant nous, héritages d’erreurs passées, nous ne souhaitons pas nous dérober à nos responsabilités. Pas plus que nous ne souhaitons laisser le monopole de la parole à d’autres.

Notre ambition est de délivrer à nos patients des soins primaires de qualité, dans le respect de l’éthique qui doit guider notre exercice, et au meilleur coût pour les budgets sociaux. Nous souhaitons faire du bon travail, continuer à aimer notre métier, et surtout le faire aimer aux générations futures de médecins pour lui permettre de perdurer.

Nous pensons que c’est possible.

Sortir du modèle centré sur l’hôpital

La réforme de 1958 a lancé l’hôpital universitaire moderne. C’était une bonne chose qui a permis à la médecine française d’atteindre l’excellence, reconnue internationalement.

Pour autant, l’exercice libéral s’est trouvé marginalisé, privé d’enseignants, coupé des étudiants en médecine. En 50 ans, l’idée que l’hôpital doit être le lieu quasi unique de l’enseignement médical s’est ancrée dans les esprits. Les universitaires en poste actuellement n’ont pas connu d’autre environnement.

L’exercice hospitalier et salarié est ainsi devenu une norme, un modèle unique pour les étudiants en médecine, conduisant les nouvelles promotions de diplômés à délaisser de plus en plus un exercice libéral qu’ils n’ont jamais rencontré pendant leurs études.

C’est une profonde anomalie qui explique en grande partie nos difficultés actuelles.

Cet hospitalo-centrisme a eu d’autres conséquences dramatiques :

-          Les médecins généralistes (MG) n’étant pas présents à l’hôpital n’ont eu accès que tout récemment et très partiellement à la formation des étudiants destinés à leur succéder.

-          Les budgets universitaires dédiés à la MG sont ridicules en regard des effectifs à former.

-          Lors des négociations conventionnelles successives depuis 1989, les spécialistes formés à l’hôpital ont obtenu l’accès exclusif aux dépassements d’honoraires créés en 1980, au détriment des généralistes contraints de se contenter d’honoraires conventionnels bloqués.

Pour casser cette dynamique mortifère pour la médecine générale, il nous semble nécessaire de réformer profondément la formation initiale des étudiants en médecine.

Cette réforme aura un double effet :

-          Rendre ses lettres de noblesse à la médecine « de ville » et attirer les étudiants vers ce mode d’exercice.

-          Apporter des effectifs importants de médecins immédiatement opérationnels dans les zones sous-médicalisées.

Il n’est pas question dans ces propositions de mesures coercitives aussi injustes qu’inapplicables contraignant de jeunes médecins à s’installer dans des secteurs déterminés par une tutelle sanitaire.

Nous faisons l’analyse que toute mesure visant à obliger les jeunes MG à s’installer en zone déficitaire aurait un effet majeur de repoussoir. Elle ne ferait qu’accentuer la désaffection pour la médecine générale, poussant les jeunes générations vers des offres salariées (nombreuses), voire vers un exercice à l’étranger.

C’est au contraire une véritable réflexion sur l’avenir de notre système de santé solidaire que nous souhaitons mener. Il s’agit d’un rattrapage accéléré d’erreurs considérables commises avec la complicité passive de confrères plus âgés, dont certains voudraient désormais en faire payer le prix aux jeunes générations.

Idées-forces

Les idées qui sous-tendent notre proposition sont résumées ci-dessous, elles seront détaillées ensuite.

Elles sont applicables rapidement.

1) Construction par les collectivités locales ou les ARS de 1000 maisons de santé pluridisciplinaires qui deviennent aussi des maisons médicales de garde pour la permanence des soins, en étroite collaboration avec les professionnels de santé locaux.

2) Décentralisation universitaire qui rééquilibre la ville par rapport à l’hôpital : les MSP se voient attribuer un statut universitaire et hébergent des externes, des internes et des chefs de clinique. Elles deviennent des MUSt : Maisons Universitaires de Santé qui constituent l’équivalent du CHU pour la médecine de ville.

3) Attractivité de ces MUSt pour les médecins seniors qui acceptent de s’y installer et d’y enseigner : statut d’enseignant universitaire avec rémunération spécifique fondée sur une part salariée majoritaire et une part proportionnelle à l’activité.

4) Création d’un nouveau métier de la santé : « Agent de gestion et d’interfaçage de MUSt » (AGI). Ces agents polyvalents assurent la gestion de la MUSt, les rapports avec les ARS et l’Université, la facturation des actes et les tiers payants. De façon générale, les AGI gèrent toute l’activité administrative liée à la MUSt et à son activité de soin. Ce métier est distinct de celui de la secrétaire médicale de la MUSt.

1) 1000 Maisons Universitaires de Santé

Le chiffre paraît énorme, et pourtant… Dans le cadre d’un appel d’offres national, le coût unitaire d’une MUSt ne dépassera pas le million d’euros (1000  m2. Coût 900 €/m2).

Le foncier sera fourni gratuitement par les communes ou les intercommunalités mises en compétition pour recevoir la MUSt. Il leur sera d’ailleurs demandé en sus de fournir des logements à prix très réduit pour les étudiants en stage dans la MUSt. Certains centres de santé municipaux déficitaires pourront être convertis en MUSt.

Au final, la construction de ces 1000 MUSt ne devrait pas coûter plus cher que la vaccination antigrippale de 2009 ou 5 ans de prescriptions de médicaments (inutiles) contre la maladie d’Alzheimer. C’est donc possible, pour ne pas dire facile.

Une MUSt est appelée à recevoir des médecins généralistes et des paramédicaux. La surface non utilisée par l’activité de soin universitaire peut être louée à d’autres professions de santé qui ne font pas partie administrativement de la MUSt (autres médecins spécialistes, dentiste, laboratoire d’analyse, cabinet de radiologie…). Ces MUSt deviennent de véritables pôles de santé urbains et ruraux.

Le concept de MUSt fait déjà l’objet d’expérimentations, dans le 94 notamment, il n’a donc rien d’utopique.

2) L’université dans la ville

Le personnel médical qui fera fonctionner ces MUSt sera constitué en grande partie d’internes et de médecins en post-internat :

  • Des internes en médecine générale pour deux de leurs semestres qu’ils passaient jusqu’ici à l’hôpital. Leur cursus comportera donc en tout 2 semestres en MUSt, 1 semestre chez le praticien et 3 semestres hospitaliers. Ils seront rémunérés par l’ARS, subrogée dans le paiement des honoraires facturés aux patients qui permettront de couvrir une partie de leur rémunération. Le coût global de ces internes pour les ARS sera donc très inférieur à leur coût hospitalier du fait des honoraires perçus.
  • De chefs de clinique universitaire de médecine générale (CCUMG), postes à créer en nombre pour rattraper le retard pris sur les autres spécialités. Le plus simple est d’attribuer proportionnellement à la médecine générale autant de postes de CCU ou assimilés qu’aux autres spécialités (un poste pour deux internes), soit un minimum de 3000 postes (1500 postes renouvelés chaque année). La durée de ce clinicat est de deux ans, ce qui garantira la présence d’au moins deux CCUMG par MUSt. Comme les autres chefs de clinique, ces CCUMG sont rémunérés à la fois par l’éducation nationale (part enseignante) et par l’ARS, qui reçoit en retour les honoraires liés aux soins délivrés. Ils bénéficient des mêmes rémunérations moyennes, prérogatives et avantages que les CCU hospitaliers.

Il pourrait être souhaitable que leur revenu comprenne une base salariée majoritaire, mais aussi une part variable dépendant de l’activité (par exemple, 20 % du montant des actes pratiqués) comme cela se pratique dans de nombreux dispensaires avec un impact significatif sur la productivité des consultants.

  • Des externes pour leur premier stage de DCEM3, tel que prévu par les textes et non appliqué faute de structure d’accueil. Leur modeste rémunération sera versée par l’ARS. Ils ne peuvent pas facturer d’actes, mais participent à l’activité et à la productivité des internes et des CCUMG.
  • De médecins seniors au statut mixte : les MG libéro-universitaires. Ils ont le choix d’être rémunérés par l’ARS, subrogée dans la perception de leurs honoraires (avec une part variable liée à l’activité) ou de fonctionner comme des libéraux exclusifs pour leur activité de soin. Une deuxième rémunération universitaire s’ajoute à la précédente, liée à leur fonction d’encadrement et d’enseignement. Du fait de l’importance de la présence de ces CCUMG pour lutter contre les déserts médicaux, leur rémunération universitaire pourra être financée par des budgets extérieurs à l’éducation nationale ou par des compensations entre ministères.

Au-delà de la nouveauté que représentent les MUSt, il nous paraît nécessaire, sur le long terme, de repenser l’organisation du cursus des études médicales sur un plan géographique en favorisant au maximum la décentralisation hors CHU, aussi bien des stages que des enseignements.

En effet, comment ne pas comprendre qu’un jeune médecin qui a passé une dizaine d’années dans sa ville de faculté et y a construit une vie familiale et amicale ne souhaite pas bien souvent y rester ?

Une telle organisation existe déjà, par exemple, pour les écoles infirmières, garantissant une couverture assez harmonieuse de tout le territoire par cette profession, et les nouvelles technologies permettent d’ores et déjà, de manière simple et peu onéreuse, cette décentralisation pour tous les enseignements théoriques.

3) Incitation plutôt que coercition : des salaires aux enchères

Le choix de la MUSt pour le bref stage de ville obligatoire des DCEM3 se fait par ordre alphabétique avec tirage au sort du premier à choisir, c’est la seule affectation qui présente une composante coercitive.

Le choix de la MUSt pour les chefs de clinique et les internes se pratique sur le principe de l’enchère : au salaire de base égal au SMIC est ajouté une prime annuelle qui sert de régulateur de choix : la prime augmente à partir de zéro jusqu’à ce qu’un(e) candidat(e) se manifeste. Pour les MUSt « difficiles », la prime peut atteindre un montant important, car elle n’est pas limitée. Par rapport à la rémunération actuelle d’un CCU (45 000 €/an), nous faisons le pari que la rémunération globale moyenne n’excédera pas ce montant.

En cas de candidats multiples pour une prime à zéro (et donc une rémunération de base au SMIC pour les MUSt les plus attractives) un tirage au sort départage les candidats.

Ce système un peu complexe présente l’énorme avantage de ne créer aucune frustration puisque chacun choisit son poste en mettant en balance la pénibilité et la rémunération.

De plus, il permet d’avoir la garantie que tous les postes seront pourvus.

Ce n’est jamais que la reproduction du fonctionnement habituel du marché du travail : l’employeur augmente le salaire pour un poste donné jusqu’à trouver un candidat ayant le profil requis et acceptant la rémunération. La différence est qu’il s’agit là de fonctions temporaires (6 mois pour les internes, 2 ans pour les chefs de clinique) justifiant d’intégrer cette rémunération variable sous forme de prime.

Avec un tel dispositif, ce sont 6 000 médecins généralistes qui seront disponibles en permanence dans les zones sous-médicalisées : 3000 CCUMG et 3000 internes de médecine générale.

4) Un nouveau métier de la santé : AGI de MUSt

Les MUSt fonctionnent bien sûr avec une ou deux secrétaires médicales suivant leur effectif médical et paramédical.

Mais la nouveauté que nous proposons est la création d’un nouveau métier : Agent de Gestion et d’Interfaçage (AGI) de MUSt. Il s’agit d’un condensé des fonctions remplies à l’hôpital par les agents administratifs et les cadres de santé hospitaliers.

C’est une véritable fonction de cadre supérieur de santé qui comporte les missions suivantes au sein de la MUSt :

— Gestion administrative et technique (achats, coordination des dépenses…).

— Gestion des ressources humaines.

— Interfaçage avec les tutelles universitaires

— Interfaçage avec l’ARS, la mairie et le Conseil Régional

— Gestion des locaux loués à d’autres professionnels.

Si cette nouvelle fonction se développe initialement au sein des MUSt, il sera possible ensuite de la généraliser aux cabinets de groupes ou maisons de santé non universitaires, et de proposer des solutions mutualisées pour tous les médecins qui le souhaiteront.

Cette délégation de tâches administratives est en effet indispensable afin de permettre aux MG de se concentrer sur leurs tâches réellement médicales : là où un généraliste anglais embauche en moyenne 2,5 équivalents temps plein, le généraliste français en est à une ½ secrétaire ; et encore, ce gain qualitatif représente-t-il parfois un réel sacrifice financier.

Directement ou indirectement, il s’agit donc de nous donner les moyens de travailler correctement sans nous disperser dans des tâches administratives ou de secrétariat.

Une formule innovante : les « chèques-emploi médecin »

Une solution complémentaire à l’AGI pourrait résider dans la création de « chèques-emploi » financés à parts égales par les médecins volontaires et par les caisses.[1]

Il s’agit d’un moyen de paiement simplifié de prestataires de services (AGI, secrétaires, personnel d’entretien) employés par les cabinets de médecins libéraux, équivalent du chèque-emploi pour les familles.

Il libérerait des tâches administratives les médecins isolés qui y passent un temps considérable, sans les contraindre à se transformer en employeur, statut qui repousse beaucoup de jeunes médecins.

Cette solution stimulerait l’emploi dans les déserts médicaux et pourrait donc bénéficier de subventions spécifiques. Le chèque-emploi servirait ainsi directement à une amélioration qualitative des soins et à dégager du temps médical pour mieux servir la population.

Il est beaucoup question de « délégation de tâche » actuellement. Or ce ne sont pas les soins aux patients que les médecins souhaitent déléguer pour améliorer leur disponibilité : ce sont les contraintes administratives !

Former des agents administratifs est bien plus simple et rapide que de former des infirmières, professionnelles de santé qualifiées qui sont tout aussi nécessaires et débordées que les médecins dans les déserts médicaux.

Aspects financiers : un budget très raisonnable

Nous avons vu que la construction de 1000 MUSt coûtera moins cher que 5 ans de médicaments anti-Alzheimer ou qu’une vaccination antigrippale comme celle engagée contre la pandémie de 2009.

Les internes étaient rémunérés par l’hôpital, ils le seront par l’ARS. Les honoraires générés par leur activité de soin devraient compenser les frais que l’hôpital devra engager pour les remplacer par des FFI, permettant une opération neutre sur le plan financier, comme ce sera le cas pour les externes.

La rémunération des chefs de clinique constitue un coût supplémentaire, à la mesure de l’enjeu de cette réforme. Il s’agit d’un simple rattrapage du retard pris dans les nominations de CCUMG chez les MG par rapport aux autres spécialités. De plus, la production d’honoraires par les CCUMG compensera en partie leurs coûts salariaux. La dépense universitaire pour ces 3000 postes est de l’ordre de 100 millions d’euros par an, soit 0,06 % des dépenses de santé françaises. À titre de comparaison, le plan Alzheimer 2008-2012 a été doté d’un budget de 1,6 milliard d’euros. Il nous semble que le retour des médecins dans les campagnes est un objectif sanitaire, qui justifie lui aussi un « Plan » et non des mesures hâtives dépourvues de vision à long terme.

N’oublions pas non plus qu’une médecine de qualité dans un environnement universitaire est réputée moins coûteuse, notamment en prescriptions médicamenteuses. Or, un médecin « coûte » à l’assurance-maladie le double de ses honoraires en médicaments. Si ces CCUMG prescrivent ne serait-ce que 20 % moins que la moyenne des  autres prescripteurs, c’est 40 % de leur salaire qui est économisé par l’assurance-maladie.

Les secrétaires médicales seront rémunérées en partie par la masse d’honoraires générée, y compris par les « libéro-universitaires », en partie par la commune ou l’intercommunalité candidate à l’implantation d’une MUSt.

Le reclassement des visiteurs médicaux

Le poste d’Agent de Gestion et d’Interfaçage (AGI) de MUSt constitue le seul budget significatif créé par cette réforme. Nous avons une proposition originale à ce sujet. Il existe actuellement en France plusieurs milliers de visiteurs médicaux assurant la promotion des médicaments auprès des prescripteurs. Nous savons que cette promotion est responsable de surcoûts importants pour l’assurance-maladie. Une solution originale consisterait à interdire cette activité promotionnelle et à utiliser ce vivier de ressources humaines libérées pour créer les AGI.

En effet, le devenir de ces personnels constitue l’un des freins majeurs opposés à la suppression de la visite médicale. Objection recevable ne serait-ce que sur le plan humain. Ces personnels sont déjà répartis sur le territoire, connaissent bien l’exercice médical et les médecins. Une formation supplémentaire de un an leur permettrait d’exercer cette nouvelle fonction plus prestigieuse que leur ancienne activité commerciale.

Dans la mesure où leurs salaires (industriels) étaient forcément inférieurs aux prescriptions induites par leurs passages répétés chez les médecins, il n’est pas absurde de penser que l’économie induite pour l’assurance-maladie et les mutuelles sera supérieure au coût global de ces nouveaux agents administratifs de ville.

Il s’agirait donc d’une solution réaliste, humainement responsable et économiquement neutre pour l’assurance maladie.

Globalement, cette réforme est donc peu coûteuse. Nous pensons qu’elle pourrait même générer une économie globale, tout en apportant plusieurs milliers de soignants immédiatement opérationnels là où le besoin en est le plus criant.

De toute façon, les autres mesures envisagées sont soit plus coûteuses (fonctionnarisation des médecins libéraux) soit irréalisables (implanter durablement des jeunes médecins là où il n’y a plus d’école, de poste, ni de commerces). Ce n’est certainement pas en maltraitant davantage une profession déjà extraordinairement fragilisée qu’il sera possible d’inverser les tendances actuelles.

Calendrier

La réforme doit être mise en place avec « agilité ». Le principe sera testé dans des MUSt expérimentales et modifié en fonction des difficultés rencontrées. L’objectif est une généralisation en 3 ans.

Ce délai permettra aux étudiants de savoir où ils s’engagent lors de leur choix de spécialité. Il permettra également de recruter et former les maîtres de stage libéro-universitaires ; il permettra enfin aux ex-visiteurs médicaux de se former à leurs nouvelles fonctions.

Et quoi d’autre ?

Dans ce document, déjà bien long, nous avons souhaité cibler des propositions simples et originales. Nous n’avons pas voulu l’alourdir en reprenant de nombreuses autres propositions déjà exprimées ailleurs ou qui nous paraissent dorénavant des évidences, par exemple :

  • L’indépendance de notre formation initiale et continue vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique ou de tout autre intérêt particulier.
  • La nécessité d’assurer une protection sociale satisfaisante des médecins (maternité, accidents du travail…).
  • La nécessaire diversification des modes de rémunération.

Si nous ne rejetons pas forcément le principe du paiement à l’acte – qui a ses propres avantages –, il ne nous semble plus pouvoir constituer le seul socle de notre rémunération. Il s’agit donc de :

— Augmenter la part de revenus forfaitaires, actuellement marginale.

— Ouvrir la possibilité de systèmes de rémunération mixtes associant capitation et paiement à l’acte ou salariat et paiement à l’acte.

— Surtout, inventer un cadre flexible, car nous pensons qu’il devrait être possible d’exercer la « médecine de famille » ambulatoire en choisissant son mode de rémunération.

  • La fin de la logique mortifère de la rémunération à la performance fondée sur d’hypothétiques critères « objectifs », constat déjà fait par d’autres pays qui ont tenté ces expériences. En revanche, il est possible d’inventer une évaluation qualitative intelligente à condition de faire preuve de courage et d’imagination.
  • La nécessité de viser globalement une revalorisation des revenus des généralistes français qui sont aujourd’hui au bas de l’échelle des revenus parmi les médecins français, mais aussi en comparaison des autres médecins généralistes européens.

D’autres pays l’ont compris : lorsque les généralistes sont mieux rémunérés et ont les moyens de travailler convenablement, les dépenses globales de santé baissent !

Riche de notre diversité d’âges, d’origines géographiques ou de mode d’exercice, et partageant pourtant la même vision des fondamentaux de notre métier, notre communauté informelle est prête à prendre part aux débats à venir.

Dotés de nos propres outils de communication (blogs, forums, listes de diffusion et d’échanges, réseaux sociaux), nous ambitionnons de contribuer à la fondation d’une médecine générale 2.0.

 AliceRedSparrow  – BoréeBruit des sabotsChristian Lehmann – Doc Maman

Doc SouristineDoc BulleDocteur MilieDocteur VDominique Dupagne

Dr CouineDr FoulardDr Sachs JrDr StéphaneDzb17EuphraiseFarfadoc

FluoretteGéluleGenou des AlpagesGranadilleJaddoMatthieu Calafiore  – Yem


[1] À titre d’exemple, pour 100 patients enregistrés, la caisse abonderait l’équivalent de 2 ou 2,5 heures d’emploi hebdomadaires et le médecin aurait la possibilité de prendre ces "tickets" en payant une somme équivalente (pour arriver à un temps plein sur une patientèle type de 800 patients).

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Le cordonnier aussi s’enrhume.

Je m’occupe de Léa depuis le désir de grossesse de ses parents. Je ne me souviens pas qu’il y ait eu de soucis particuliers pendant cette première étape intra-utérine, c’était  un bébé très attendu. Elle a franchi la ligne d’arrivée à temps et en parfaite santé.

Ses tous premiers mois furent exemplaires, mis à part un petit RGO bénin sans retentissement staturo-pondéral, elle donnait du areu épanoui à des géniteurs béats.

A 7 mois, Elle a eu un traumatisme crânien sans perte de connaissance, suite à un banal accident domestique: enfant dans son transat  perché sur une caisse, l’ensemble bascule et paf ! Léa se retrouve face contre terre. A croire que les parents veulent parfois susciter des vocations acrobatiques avant l’heure.  Elle a pleuré de suite. En palpant son crâne, j’ai perçu une tuméfaction temporale dure et arrondie d’environ 2 cm de diamètre  sous le fin duvet  capillaire, sans modification apparente de la peau en regard, ni douleur au toucher. Personne n’avait le souvenir d’avoir palpé de bosse à cet endroit-là auparavant. Mon cerveau a mis le turbo pour comprendre la signification de cette lésion qui ne ressemblait pas à quelque chose de  traumatique, mais qui était quand même perçue au décours d’un traumatisme.  Hésitante j’ai préféré contacter le pédiatre de garde à l’hôpital, qui m’a conforté dans l’hypothèse d’une lésion de découverte fortuite, sans relation apparente avec le choc subi. J’étais rassurée, il a suffit d’appliquer les consignes de surveillance post traumatisme crânien.

Ouf, pas besoin de courir aux urgences, plus de peur que de mal, soulagement général. Par la suite, j’ai palpé régulièrement la bosse, il n’y avait pas d’évolution fulgurante, et tout allait par ailleurs  pour le mieux  (en dehors de cette fois où, à 18 mois, j’ai du l’immobiliser seule pour la vacciner et que je lui ai enfoncé l’aiguille jusqu’à la garde, elle n’avait guère apprécié). Je me rassurais donc sur le caractère bénin de l’excroissance, avec quand même une petite loupiote clignotante qui, du fond de mes circonvolutions cérébrales, me lançait des signaux en morse « et si c’était grave ? ». La loupiote a du progressivement gagner en puissance, parce qu’un jour, sans réel élément nouveau, plus de douze mois après la chute, je me suis brutalement mise à psychoter sur sa potentielle gravité. J’ai alors contacté un neurochirurgien, qui m’a répondu que ce n’était sûrement rien mais que ça pouvait quand même être quelque chose, du style histiocytose, et là, j’ai commencé à avoir des sueurs froides en priant intérieurement pour que surtout ce ne soit rien, sinon je regretterais toute ma vie d’avoir laissé traîner. Léa a donc passé une radio du crâne qui a retrouvé une image lacunaire avec un amincissement important de l’os du crâne . Le neurochirurgien l’a revue avec un scanner fait sous anesthésie (pas facile de rester immobile à cet âge) ; l’aspect lésionnel était rassurant à priori mais il y avait une indication opératoire afin de s’en assurer et stopper le développement local. Finalement Léa a été opérée à 2 ans.

Résultat, c’était heureusement un truc tout bénin, un kyste dermoïde, avec des cheveux dedans  ( pour ceux qui veulent en savoir un peu plus sur ces kystes qui peuvent être aussi intra-crâniens : c’est ici ).

Une bonne leçon de prudence pour le médecin débutant que j’étais alors, juré-craché : plus question de laisser traîner quoique ce soit pour quiconque, les enfants en particulier, Léa sur la plus haute marche du podium de mon hyper-vigilance toute neuve.

Maintenant quand  je l’examine, je palpe son crâne et je perçois une petite zone de dépression en lieu et place de l’ancienne bosse qui me rappelle à mon incompétence passée.

Aujourd’hui, Léa a 9 ans et malgré mes bonnes résolutions de jadis, je suis dépassée par cet être si complexe. Elle a des douleurs abdominales qui durent depuis 2 ans ; un bilan hospitalier de jour a été réalisé en pédiatrie il y a 6 mois avec une possible intolérance au lactose non objectivée, le régime d’abord sans puis allégé en lactose fonctionnant plus au moins. Elle est très émotive, vite anxieuse, ce qui participe certainement à ses douleurs.  Je peine  à l’aider et ses plaintes sont de plus en plus fréquentes, dépassant largement la sphère digestive, le moindre bouton de moustique la gênant pour trouver le sommeil, le plus léger traumatisme la faisant souffrir de manière disproportionnée. Ces derniers mois, l’ensemble de ses troubles a entraîné de surcroît un absentéisme scolaire croissant. A cette occasion, elle a rencontré le psychologue qui a proposé des pistes familiales pour l’aider à retrouver une place saine d’enfant, dans l’insouciance des maux des adultes.

Depuis, le sentiment de médiocrité m’étreint. Ah! Ce mauvais médecin qui bute devant la multiplicité des plaintes et n’arrive pas à faire le tri…Je suggérerais bien à ses parents de changer de boutique, si je n’étais aussi celle qui a mis Léa au monde, maman pétrie d’imperfections, dont les paroles et les gestes ne suffisent pas à guérir son petit, même en invoquant la magie…

A ce jour la situation n’est pas encore clarifiée pour Léa qui reste de fait mon cobaye favori, à domicile vous prie-je. J’expérimente sur elle de nouvelles techniques de relaxation familiale. Tiens, l’hiver passé, j’ai décidé d’abandonner la lutte perpétuelle consistant à lui faire enfiler des chaussons. Vous savez, ces trucs en forme de chat à fourrure rose ou encore imitant la pantoufle de Cendrillon, dont l’usage assidu permet en temps normal de limiter le contact carrelage glacé/peau des pieds, afin d’opposer une résistance efficace au froid. Ce froid sournois qui, d’après ma grand-mère, adore passer par les pieds pour se propager jusqu’à la sphère O.R.L. et induire ainsi l’inexorable rhume. C’est pas pour rien que le rhume se nomme« cold » chez nos amis anglais. Et bien malgré ce haut niveau de preuve, je me suis persuadée que l’abandon systématique des chaussons sous les tables était probablement le signe de leur inutilité. Depuis, Léa marche toujours pieds nus. Et j’en suis heureuse pour elle.

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