1 bouffée matin et soir

UN PEU D'AIR

Mois : juin, 2012

Un Samedi à l’anis

C’est un peu la fête cette réunion de famille. Ça grouille de cousins-cousines, de beaux frères qui ne se sont pas vus depuis plusieurs années, d’oncles et tantes qui tapent sur la tête des chérubins qui ont encore grandi.

Il y a des bruits de couvercles de casseroles qu’on soulève pour touiller et humer, des chaises qu’on déplace, des gosses qui se chamaillent.

Les trois sœurs s’affairent autour de la table, choisissant dans le grand buffet une vaisselle assortie pour tous les convives, allant dénicher ce qui manque à la cuisine, attrapant au retour la salade mise au frigo dans l’arrière-cuisine. Natalia réclame à sa mère de l’ouvrir elle-même, ce vrai frigo avec pédale. Elle aime l’atmosphère de cette pièce à la fois buanderie et garde-manger. C’est un peu sombre, il n’y a qu’une petite fenêtre un peu en hauteur, surplombant une galerie extérieure longeant tout un côté de la maison, un endroit idéal pour les sprints improvisés. Cette ouverture est la seule présente sur cette façade, et elle permet aussi d’observer les deux maisons voisines et leurs mystérieux habitants. Natalia a bien entendu sa grand-mère parler de la voisine qui vit avec un fils qui  lui donne du souci, qui a fait de la prison et qu’on ne voit jamais. Elle l’imagine reclus dans une pièce grise avec une tête de bandit et elle rêve que ses yeux puissent transpercer les murs pour satisfaire sa curiosité. L’arrière-cuisine a une odeur bien à elle, qui n’est ni celle de la cuisine, ni celle du salon, bien qu’elle se trouve entre les deux. C’est une odeur mêlée de lessive, d’humidité, de poireau, d’épices et de sucre. Une odeur enivrante due en grande partie à l’appel des douceurs contenues dans le grand placard blanc cassé. Ses portes sont lourdes et solides, mais elles s’ouvrent d’elles-mêmes et sans effort dès lors que l’on actionne un petit verrou, laissant ainsi apparaître comme par magie et à hauteur d’yeux les denrées des plus alléchantes, chocolats et biscuits feuilletés en forme de tortillons.

C’est l’heure de passer à table. Il y a des macaronis au menu, préparés par la mamie, le plat préféré de tous les enfants à l’unanimité, jamais égalé par leurs mères respectives. Natalia se régale comme les autres, elle oublie un peu la lourdeur de l’atmosphère et les yeux rougis des adultes dont les assiettes peinent à se vider de leur contenu.

Après le dessert, les enfants sont autorisés à jouer dans le salon. Loin d’éventuelles réprimandes, le frère de Natalia reprend le contrôle et la nargue en entamant une course autour de la table basse, lui assurant qu’elle est bien trop pomme pour l’attraper. Natalia  essaie quand même mais à chaque fois que sa main est prête à attraper un bout de t-shirt, son frère produit une accélération contrôlée qui la fait enrager. La porte s’ouvre et un adulte leur demande de faire moins de bruit. Natalia essoufflée se laisse tomber sur le canapé capitonné en similicuir qui lui colle aux cuisses. Dans le coin juste à côté il y a le fauteuil de son grand-père où elle aimait tant le rejoindre. Et en face d’elle sur le bar, un bocal en verre teinté rempli au quart de petites boules anisées, qu’il affectionnait tant et qu’il partageait avec elle.

Elle a du mal à voir en pensée son grand-père souriant et rondelet, l’image de la maladie et de sa maigreur prend le dessus, elle l’entend encore murmurer un «poulette» à titre d’adieu.

Cet après-midi il faudra encore suivre le corbillard qui les mènera dans un petit village viticole des Corbières. Et rester avec un oncle dans la maison d’enfance de sa mère pendant que les autres iront à l’enterrement, sa mère a décidé qu’elle était trop jeune, Natalia n’a pas lutté. Elle lira Pif et s’amusera avec le gadget. A la radio elle entendra Un autre monde de Téléphone. Ses parents reviendront et dans quelques jours ils regagneront la banlieue parisienne. Finies, les vacances.

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C’était un jeudi

-NATALIA ! NATALIIIIA !

Son cœur s’emballe lorsque Natalia comprend  que son père l’appelle du haut de la balustrade et qu’il l‘observe. Il a sûrement compris qu’elle est en train de faire une grosse bêtise…Maintenant, elle craint d’aller le retrouver.

Au départ, elle pensait juste observer les centaines de têtards nageotant en tous sens dans la petite mare. Puis elle a ramassé un bâton pour s’amuser à les dévier vers le goulot d’une bouteille en plastique. Une fois quelques malheureux capturés, elle lève à hauteur d’yeux la petite bouteille où gigotent dans une eau terreuse les bestioles affolées. Finalement, elle ôte ses sandales et avance ses pieds dans la mare, mouillant légèrement le bas du pantalon remonté à la va-vite. Le fond est doux et mou, et les orteils en s’enfonçant soulèvent un nuage de vase qui fait disparaître momentanément la vie grouillante de la mare. Elle se penche puis s’accroupit pour mieux voir réapparaître les fuyards, elle plonge les mains dans l’eau pour les sentir et tenter d’en recueillir un ou deux dans sa paume. Et c’est tandis qu’elle a pieds et mains immergés qu’elle entend résonner la voix tonitruante de son père.

Elle essaie de camoufler sa panique et se demande comment elle va pouvoir justifier son aspect boueux. Elle s’efforce de sécher ses pieds dans les aiguilles de pins qui jonchent le sol un peu à l’écart de la mare, elle remet ses chaussures et essuie ses mains sur son pantalon. Dans sa tête la force des pulsations qui grondent l’empêche de réfléchir à la suite. Elle monte l’escalier qui la mène à l’échafaud. Son père n’a pas bougé. Elle s’avance la peur au ventre, il la domine, dieu qu’il est grand ! Elle lève la tête et le regarde. Son visage est tendu. Il répète sans crier :

-Natalia.

Elle attend le sermon avec résignation. Il lui annonce que son grand-père est mort.

Natalia pleure, elle réalise qu’elle ne va pas se faire gronder, qu’elle pourra jouer encore avec les têtards, c’était juste un malentendu…

Depuis leur commencement, ces vacances ne ressemblaient à aucunes autres. Pour la première fois sa mère ne les avait pas accompagnés. Et globalement son père était moins colérique qu’à l’accoutumée. Son frère et elle prenait donc du plaisir à explorer (chacun de leur côté, au grand désespoir de Natalia) le petit monde de la résidence de vacances. C’était une construction en bois, familiale, logée dans un coin de verdure au pied des Pyrénées. Natalia s’y sentait bien, elle y avait une amie de marque puisque c’était la fille du directeur. Grâce à elle, elle découvrait les recoins secrets de la résidence. Elle adorait aussi Tara, la vieille chienne encombrante au regard bienveillant. Natalia se sentait libre et n’avait que peu de temps pour penser à sa mère et éprouver ne serait-ce qu’un soupçon d’ennui. Et malgré l’état avancé de la maladie de son grand-père, personne n’avait crû bon de la prévenir que l’inévitable allait se produire. Cette nouvelle fût donc un véritable choc. Elle ne réalisait pas vraiment l’absence irrémédiable de l’être aimé, mais tout cela chamboulait sa petite vie. Son cerveau tentait d’enregistrer les réactions de chacun pour essayer de leur donner du sens. Son frère n’avait pas pleuré, elle ne savait pas s’il était triste, mais pendant les quelques heures passés ensemble il ne s’était pas moqué d’elle en l’affublant de surnoms humiliants dont lui seul avait le secret. Son père était plutôt calme ce qui ne lui ressemblait guère sur la longueur. Il leur a annoncé qu’ils partiraient le surlendemain pour se rendre à l’enterrement.

Les deux derniers jours n’ont pas eu la même saveur que les précédents, comme si la liberté de mouvements de Natalia était naturellement entravée. Les têtards  toujours aussi nombreux étaient nettement moins passionnants.

Elle est allée dire au revoir à son amie, avec qui elle entretiendrait par la suite une correspondance pré-adolescente.

Installée sur la banquette arrière de la voiture chargée de valises, elle s’est retournée une dernière fois en agitant la main vers Tara, impassible, couchée sur le bitume, qui montait une garde pacifique devant l’entrée principale. Quand elle reviendrait 4 ans plus tard, Tara aussi serait morte.

 

TROUSSE D’URGENCE

Mémento du matériel indispensable à la prise en charge des urgences tout venant afin de pouvoir sauver des vies en toute sérénité.

  • Un stylo, indispensable pour : noter l’adresse d’intervention, réaliser une trachéotomie artisanale (vu à la TV, Urgences), jouer avec pour lutter contre la somnolence quand Thérèse nous décrit en détails les étapes de réalisation de son dernier canevas.
  • Une gomme: Vitale pour éviter les pâtés à la page vaccinations des carnets de santé. En effet lorsqu’une consœur, ou plus rarement un confrère*, a méthodiquement marqué au crayon de papier la date du prochain rappel, et que le patient vient 2 mois ou 2 ans après, alors repasser simplement sur la date présumée pour inscrire la date réelle devient très très vite cochon.
  • Un stéthoscope: sans lui l’image du bon docteur est un peu mise à mal. Il est toujours possible de coller son oreille directement sur l’organe à ausculter, mais cela n’inspire pas forcément confiance.
  • Une copie du diplôme de docteur: plus prudent si on a auparavant oublié son stéthoscope. Mieux vaut éviter de sortir la copie d’une pochette surprise (diminution attendue de la crédibilité).
  • Un GPS en fait ça ne marche jamais pour trouver les patients dont le n° et nom de rue se limitent à « bourg ».
  • Un urinoir avec bouchon
  • Différentes formes adultes, pédiatriques et anales de Pamal® : En effet, une fois demandé à la personne  si elle souffre et qu’elle nous répond par l’affirmative, ça évite de répondre par « ah oui, c’est dommage ».
  • Une ou deux bouteilles d’eau : multi-usages, l’eau permet bien sûr d’arroser largement un évanoui pour tenter de le faire réagir, mais aussi d’étancher sa soif (crier sur l’évanoui en même temps qu’on l’asperge, ça assèche les muqueuses), ou de laver sa pomme.
  • Un livre d’images: pour occuper minus pendant qu’on s’occupe de son père parce que ses questions nous saoulent déconcentrent. Le choisir plastifié de préférence**.
  • Un pantalon : il est limite inconvenant de se retrouver à  genoux les fesses en l’air quand on est en jupe, lorsqu’on cherche le stylo qui a glissé sous la table pendant qu’on écoute Thérèse aborder la question de la solidité du fil.
  • Des pansements décorés à l’effigie de ton héros préféré :pour être gentil avec les petits et calmer leurs piaillements insupportables biens naturels.
  • Un Smartphone : à s’offrir une fois de nombreuses vies sauvées, afin de partager ses expériences en live.
  • Des bonbons à la menthe sans sucres, à proposer l’air de rien à Thérèse qui souffre sans le savoir d’halitose et d’obésité.
  • Du fil et une aiguille : pour marquer toutes ces petites affaires à son nom.
  • Des crayons de couleurs : pas de trousse digne de ce nom sans ses crayons de couleurs! Méfions-nous cependant de l’utilisation que peuvent en faire certain(e)s, notamment sur le livre d’images.
  • Une ou deux compresses et un peu d’alcool : pour nettoyer les éventuelles projections sur le livre d’images (par expérience mieux vaut nettoyer de suite, c’est beaucoup plus rapide et efficace).
  • Des certificats de décès : plusieurs.
  • Des allumettes : Pour brûler des trucs.
  • Un caddie : pour tout mettre.

Voilà pour les indispensables. les plus joueurs d’entre vous pourront y a jouter quelques gadgets type adrévite®, fribrèze® et autres kits de perfusion.

* Les emplois du temps des médecins généralistes : la durée de consultation serait plus courte de 2 min pour les médecins généralistes hommes.

**Penser à récupérer le livre, sinon les prochains minus désœuvrés le resteront.

 

EXAMEN CLINIQUE

Je m’assieds en face de toi. Tu es silencieux. Si je me penche vers toi, tu tangues imperceptiblement. Et c’est presque le nez collé à toi que mon œil droit peut examiner son reflet. Mon insistance ne te perturbe aucunement. Je te scrute, et toi tu ne te doutes pas de ce qui se cache à l’arrière de mes globes oculaires. Tu devrais pourtant te méfier de ce monstre tapi qui parfois sans prévenir se met à rugir et à enfler, cherchant à s’enfuir pour te dévorer.

C’est un monstre à plusieurs corps: il y a des filles et des garçons, des parents, des morts et des vivants, des voisins, des frères et des sœurs, des chiens menaçants. Il arrive qu’il y ait même plusieurs têtes pour une seule personne: la tête des bons ou des mauvais jours, la tête du nouveau-né et celle du jeune adulte. Elles se parlent ou s’ignorent, se dévisagent parfois avec étonnement. Leurs voix s’entremêlent, créant selon l’intensité et le timbre de chacune des mélodies plus ou moins harmonieuses. Il y a des cris, des coups, des pleurs, des fous rires. Tout ce petit monde évolue au milieu de paysages kaléidoscopiques: des vergers aux abricotiers croulants et aux cerisiers accueillants, des maisons à hauts plafonds et aux sols couverts de mousse, le fond bleu d’une piscine à boudins en plastique orange contre lesquels l’eau du tuyau crépite, un siège de balançoire animé d’une oscillation perpétuelle, une grande table avec une petite assiette, et dans l’assiette une cervelle d’agneau cuite au beurre. S’y mêlent les musiques douces des feuilles caressées par les vents, l’odeur des chemins de terre bordés d’herbes hautes après la pluie.

Je voudrais profiter de ta présence tranquille et sans remous, mais c’est sans compter sur le monstre qui commence à exercer sur mes yeux une pression douloureuse, ma vue se brouille, tu deviens flou. Alors je ferme les yeux pour t’éviter l’attaque directe de la bête, je la laisse rassembler ses troupes et se couler au travers de mon corps. Viens l’assaut.

D’abord, elle se dirige vers ma cage thoracique, créant cet étau progressif,  comprimant le myocarde dont les pulsations font trembler mon sein gauche. Il y a quelque chose de délicieux à sentir le cœur gonfler, plein de trop d’amour prêt à jaillir.

Puis elle lance ses ramifications. Pour puiser l’énergie dont elle a besoin, je la soupçonne de se nourrir à la source, creusant dans mon ventre un véritable trou noir, avec cette sensation de vacuité douloureuse jamais comblée.

Elle se sert de mes muscles, prend appui sur mon squelette, me rendant lourde, contuse et parfois trémulante.

Elle cherche à rompre l’enveloppe, vergeturant la peau de façon préméditée, dessinant autant de zones de faiblesse dont elle pourrait profiter à l’avenir.

Quand elle s’est bien répandue, qu’elle a mangé à tous les râteliers, alors repue elle se retire, créant au passage un joyeux bordel anatomique.

Je peux enfin ouvrir mes paupières, et te regarder à nouveau, mais tu me semble presque vide. Par sa formidable force d’attraction, ma bête goulue t’a littéralement happé, et tu es maintenant à la fois dedans et dehors, il y a une intimité toute neuve entre nous.

Blotti à l’intérieur, le monstre peut grâce à toi dégourdir ses membres et s’immerger quand bon lui semble. Il flotte parfaitement dans ce récipient aux parois bombées et vitrées, rempli de ce liquide sanglant. Il s’assagit, engourdi par les vapeurs fruitées que tu dégages. Puis il s’endort en faisant la planche. A l’extérieur, ça me laisse le loisir de finir de te vider tranquillement.

Licence créative


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