JE CRISE

par Yem

Phénomène au visage par trop familier, la crise s’invite partout et n’oublie pas les cabinets médicaux. Héroïne de nos entretiens (« Mon  entreprise a fait faillite. Depuis je me suis mis à boire et ma femme va voir ailleurs…»), elle nous dicte nos gestes (Mr Chaumedu interrompt sa plainte, attrape un mouchoir en papier qu’il dédouble, range la partie non utilisée  puis enfin se mouche). C’est elle aussi qui use nos vêtements et qui creuse nos  rides d’expression un peu plus chaque jour.

Elle est d’une extrême contagiosité, à se demander si son origine n’est pas infectieuse.

L’infortunée  famille Chaumedu en est un exemple criant.

Le père, Léo Chaumedu, 45 ans, s’est donc retrouvé au chômage il y a 2 ans suite à la faillite de l’usine d’électroménager qui l’employait. Il a bien cherché du travail ailleurs, sans succès, et est entré pas à pas dans le cercle vicieux perte de confiance → ennui → bière → problèmes conjugaux → perte de confiance. Ont suivi les troubles du sommeil et de l’appétit, les troubles de l’érection, l’agressivité envers ses proches, et il a bel et bien sombré dans la dépression. Plus question à ce stade de chercher du travail, se lever le matin relevant déjà du miracle. Je l’ai vu récemment en consultation après un passage aux urgences. Il avait fait une crise d’épilepsie chez lui suite à une alcoolisation massive, sa femme avait du appeler les pompiers. Le bilan réalisé aux urgences était correct et on lui avait donné un courrier à remettre au médecin traitant. Il est donc venu pour me donner ce courrier, et accessoirement pour une crise hémorroïdaire en cours de résolution spontanée, mais n’a pas souhaité ni revenir, ni consulter un confrère.

La mère, Marie, 40 ans, est aide-soignante. Elle travaille théoriquement à ¾ temps. Depuis que son mari est au chômage, elle fait des heures supplémentaires pour joindre les deux bouts et s’occupe comme elle peut de ses deux filles. Elle souffre régulièrement de maux de dos et vient parfois pour des crises d’urticaire. Elle passe régulièrement chez sa mère qui a fait une crise cardiaque il y a six mois et qui vit seule, s’ennuie et s’inquiète, appelant sa fille plusieurs fois par jour, appuyant régulièrement (par mégarde?) sur son alarme qu’elle porte pendue autour du cou. Marie semble tenir le coup mais l’équilibre est fragile, ses sourires de plus en plus rares et ténus.

Elle m’emmène un matin la plus jeune de ses filles, Martha, 5 ans. Elle est inquiète car depuis quelques temps la petite fait crise de colère sur crise de colère, allant jusqu’à se taper la tête contre les murs. Je demande à Martha ce qu’elle en pense et ce qu’il se passe quand elle est en colère, elle me sourit gentiment en penchant la tête et se tortille les doigts. Je lui donne une feuille et lui demande si elle veut bien me dessiner quelque chose. Pendant qu’elle choisit les crayons et commence son œuvre, j’essaie de comprendre le déroulement d’une de ses crises avec la maman. Je comprends que leur début est soudain, Martha se bute et refuse de faire quelque chose qu’elle aurait fait d’habitude sans rechigner, comme de ranger son assiette à la fin du repas hier, et sa mère insiste pour que ce soit fait. Martha se met alors à hurler, deviens cramoisie, les poings serrés et l’esprit hors de tout raisonnement possible. Sa mère essaie de la calmer mais Martha finit pas se taper la tête jusqu’à épuisement. Cela peut durer jusqu’à 30 minutes!  Le père s’il est présent, démissionne dès le début des cris et la grande sœur s’enfuit, Marie se retrouvant en général seule à gérer Martha. A la fin de l‘épisode il n’est pas rare que Martha s’endorme et que sa mère évacue le stress par une bonne crise de larmes. Elle est épuisée par la situation et a peur des coups pris à la tête par Martha. L’examen de la petite étant normal, je parle de son dessin avec elle, une belle maison avec un ciel nuageux. Elle m’explique qu’il va pleuvoir, c’est pour ça qu’il y a des nuages. Je leur propose d’essayer dans un premier temps de désamorcer la crise dès qu’elle s’annonce et si ça ne marche pas, je les mettrai en relation avec un psychologue.

Ça n’a pas fonctionné, les crises ont continué, j’ai appelé le centre médico-psychologique  pour qu’elles y soient reçues. En renseignant le dossier informatique, je suis tombée sur celui de Gil, la grande sœur, 14 ans. Elle avait consulté un autre médecin au cabinet  peu de temps auparavant pour des crises de tétanie, et il y est noté qu’elle était déscolarisée depuis six mois. Sa mère m’avait effectivement raconté qu’elle était en pleine crise d’adolescence. Mais je n’imaginais pas que c’était à ce point. J’aurais du proposer une consultation pour elle aussi.

A la famille Chaumedu, je ne peux guère proposer qu’un peu d’empathie et quelques contacts, c’est peu. C’est dur d’accepter son impuissance, en se remémorant la crise de fou rire complice qu’avait eus Gil et sa mère il y a 3 ans, quand elles étaient venues pour faire vacciner Martha, et qu’en examinant sa gorge elle m’avait joliment roté au visage.

Ce soir là, j’ai avalé une plaquette de chocolat au lait. En entier. J’ai eu une crise de foi(e).

Publicités