Karukera

par Yem

 « Dis maman, tu connais Karukera l’île aux belles eaux? C’est le pays de mon amie. »

7h30. Il serait temps de décoller si je veux être à 9h à l’hosto. Émilie s’est levée la première, elle a pris son petit-déjeuner dehors et il va être l’heure de partir à l’école, elle aime bien y aller à pied, elle n’a qu’à  longer le champ de canne et traverser la route pour rejoindre ses copines.

Léa a eu le droit à une petite tétée, une des dernières, travailler aux urgences est peu compatible avec un allaitement prolongé. Arthur l’emmènera chez la nounou plus tard. Je n’aime pas quitter son petit corps tout chaud, mais je n’ai guère le choix. J’inhale profondément son odeur de miel, le nez collé contre son cou, les yeux mi-clos, je la confie à Arthur qui émerge et j’y vais.

Après deux années passées sur l’île, la tiédeur de l’air ne me surprend plus quand je sors, mais elle me ravit tout autant. Finie la chair de poule, les chaussettes au lit et les jeans. Là-bas on il faut se dénuder pour être bien, c’est  plus sexy que trois couches de thermolactyl sous la couette.

La voiture est garée sous les goyaviers,  j’en attrape une pour la route. Ceinture, radio. Fabrice Drouelle présente le 13-14 sur France Inter, il  me parle de bouquins et d’actualité lointaine, n’évoque l’Outremer que rarement, et pourtant sa voix colle parfaitement aux rondeurs des paysages. Les quelques heures de décalage gagnées sur la métropole me donne l’illusion de pouvoir ralentir le temps, mais elles n’empêchent pas le regard de Marie Trintignant de mourir, le vent nous portera  résonnera pour toujours de cet amour trop fort.

Je démarre, j’ouvre les fenêtres, j’enfile les lunettes pour contrer la luminosité déjà puissante. C’est parti pour la traversée tranquille des quartiers ruraux de Lamentin, montée et descente de mornes, le début du chemin est calme, je longe des cases modestes de bord de route. Les alizés apportent encore à cette heure un soupçon de fraîcheur, entretenue par l’ombre des manguiers et arbres à pains . Je passe devant un lolo, des femmes ressortent avec quelques bananes, des hommes sont assis et jouent aux dominos en buvant.

Après une dizaine de minutes de cette route paisible et de ces raccourcis qui n’en sont pas vraiment mais reculent un peu l’arrivée inéluctable au bouchon, j’arrive pourtant à hauteur de Baie-Mahault. Et là il n’y a pas d’autre choix que de passer un entonnoir de cinq petits kilomètres de large pour accéder en Grande-terre. Je roule au pas, le soleil tape d’autant plus fort que la végétation s’est brutalement raréfié, le paysage devient clairement urbain. Les moteurs qui ronronnent s’accordent au bourdonnement de mes pensées. J’allume une cigarette pour passer le temps.

Il s’en est passé des heures depuis mon arrivée sur l’île, en 2ème semestre de mon internat en médecine générale. Elle est déjà loin cette première nuit passée le cœur serré loin des miens à l’internat de l’hôpital de Basse-Terre, réveillée aux aurores par les coqs errants. L’immersion un peu angoissante a rapidement été contrebalancée par les rencontres riches avec les autres internes, leurs conjoints et amis, tous un peu gueules cassées, qui ne se retrouvent pas si loin de leur terre d’origine par hasard. On en a bu des ti-punch  et des planteurs, mangé du poulet colombo et du thon grillé accompagné de sauce chien. Nos parents et nos amis ont fait parfois le voyage jusqu’à nous et ensemble, nous avons bien arpenté l’île, de la Soufrière à Saint-François, des bains jaunes à Port-Louis, sans oublier quelques îles alentours : Les saintes, Marie-Galante et son inoubliable Anse Feuillard, la Dominique, la Martinique.

La cigarette est totalement consumée, je suis à hauteur de La Jaille, arrivée en Grande-Terre imminente. Je reste naturellement plus attachée à la Basse-Terre, plus en relief, moins touristique et je serais bien restée du côté de Baillif si je n’avais eu l’obligation d’effectuer un stage en CHU. Ce sera le dernier stage en tant qu’interne, avant de pouvoir attaquer les remplacements. Je ne me sens pas vraiment prête, mais je suis ravie que l’exercice hospitalier prenne fin, je sais depuis longtemps que ce n’est pas ce qui me convient et j’y ai pris quelques claques…

Ainsi, j’ai appris à mes dépends que pour certains, mourir à petit feu à 40 ans d’une hématémèse  entourée de ses enfants peut dépendre de la seule volonté du gastro-entérologue de se déplacer pour faire une fibroscopie, seul moyen qui pourrait aider à comprendre d’où vient le saignement et comment y remédier. Car une fois que touts les prescriptions médicamenteuses ont été faites par téléphone, puis mises en pratique par la gentille et naïve interne de garde  et qu’elles restent inefficaces, la patiente continuant à saigner à petits flots, alors la gentille interne qui n’a jamais tenu un fibroscope ne peut pas faire plus que d’appeler au secours.
J’ai appris aussi qu’un résultat de ponction lombaire pour une suspicion de méningite n’a pas la même urgence selon l’heure de la nuit et l’humeur du biologiste. Alors Il faut s’adapter, relativiser, s’endurcir un peu, et critiquer pour éviter de reproduire ces comportements néfastes.
Ma naïveté de novice s’est étiolée, j’ai perdu la foi entière et primaire que j’avais en mes supérieurs,  ces êtres sensés et responsables qui n’ont d’autre priorité que la bonne santé des malades. Parfois, et bien ce sont des gremlins avec les paumes des mains toutes poilues.

Entrée de Pointe-à-Pitre : les seuls feux rouges sur l’île. Ça n’avance vraiment pas aujourd’hui, je vais finir par être en retard.

Nous avons bien grandi avec Arthur, notre histoire était loin d’être gagnée avant de partir. Nos différends se sont apaisés avec ce départ loin de tout, presque une fuite. Les éléments naturels omniprésents ont oxygéné notre cellule familiale qui s’est agrandie. Les couchers de soleil sur les caraïbes, depuis notre case sauvage, nous ont éloignés du superflu. Nos conditions de vie assez rustiques nous ont rendus plus disponibles l’un envers l’autre et nous avons peu à peu oublié de nous bagarrer pour le tube de dentifrice (que tu ne rebouches jamais).

J’arrive à l’hôpital, il est moins cinq et le plus dur reste à faire pour se garer, les internes n’ayant pas droit à des places réservées ; tu te gares mal, tu prends le risque de te retrouver un bel autocollant interdit de stationner sur ton pare-brise, impossible à décoller de surcroît. Pas d’autres solutions que de tenter sa chance au jour le jour, allez aujourd’hui j’investis une place tout à fait interdite à cheval sur un trottoir.

J’ai donc fait vingt kilomètres : une bonne heure de trajet. A renouveler dès ce soir si je ne suis pas de garde. C’est lors d’un trajet du retour un beau matin, que j’ai réalisé, en voyant les collines de la Basse-Terre, que je me sentais chez moi.

Au loin un avion décolle de l’aéroport situé aux Abymes. Chaque Guadeloupéen le connaît comme sa poche ce petit lieu d’échanges avec le reste du monde. J’y ai passé du temps à accompagner puis récupérer Émilie, attendre les parents, faire mes adieux aux amis qui rentraient définitivement en métropole. Et je me souviens de cette première bouffée d’air chaud qui m’avait surprise à mon arrivée, de nuit, et du chant incessant des grenouilles noctambules. Elles me manquent.

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