1 bouffée matin et soir

UN PEU D'AIR

Mois : janvier, 2013

Mémoire vive

Faut Oublier, M  

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Lilas, 5 mois, entre dans mon bureau, bien calée dans son cosy qui se balance au bras de sa maman. Celle-ci vient vérifier que tout va bien, la petite a un reflux qui l’inquiète un peu. Je les ai déjà vues à plusieurs reprises, je remplace souvent leur médecin. La maman me demande alors si je me souviens qu’il y a 10 jours  j’ai envoyé Tom, son aîné, aux urgences pour une suspicion d’appendicite, et elle  m’informe qu’il a bien été opéré et que tout s’est bien passé. J’en suis sincèrement ravie. Mais je n’ai AUCUN souvenir d’avoir vu Tom, il n’y aucun visage qui se dessine dans ma mémoire, je ne sais même pas quel âge il peut bien avoir. Pendant qu’elle me raconte, je tapote sur mon clavier et ouvre le dossier de Tom : il a 5 ans 4 mois et 16 jours, la dernière consultation date d’il y a 10 jours et porte mes initiales, il y a même un courrier enregistré l’adressant à l’hôpital, signé de mon nom. Sa maman ne me ment pas : force est de constater que J’ai bien vu Tom lors d’une consultation un peu particulière dont j’aurais théoriquement du me souvenir : l’appendicite est une pathologie certes fréquente mais  je n’en vois pas quotidiennement, loin de là, et me connaissant j’ai du angoisser un peu en l’examinant et faire chauffer mes neurones pour choisir la meilleure décision à prendre. Ce stress aurait pu me marquer, mais non, rien, trou noir. Bien sûr, je n’avoue pas à la maman que je n’ai aucun souvenir et grâce au dossier informatisé disponible discrètement, je peux faire comme si. Ce n’est pas très reluisant, j’ai la nette impression de lui mentir, mais j’ai tellement honte de cet oubli, comme si c’était un aveu de je-m’en-foutisme patent.

J’ai bien conscience que ce type d’amnésie peut arriver à tout un chacun. Mais l’exemple de Tom n’est malheureusement pas anecdotique : j’oublie régulièrement les patients au fur et à mesure que je les vois.

Parfois il m’arrive même de les oublier pendant que je les vois, comme cette fois ou revenant du secrétariat, je fais un crochet par mon bureau pour consulter le planning avant de me rendre en salle d’attente chercher le suivant : en entrant dans le bureau quelle surprise d’y trouver installée la dame que j’y avais laissé 5 grosses minutes avant, au moment où la secrétaire m’a appelée!  Je suis on ne peut plus d’accord pour dire que c’est un peu effrayant et même tout à fait navrant. L’avantage dans ce cas c’est que le dossier est sous mes yeux et me donne les indications essentielles pour ne pas perdre la face.

Ce n’est pas la même chanson quand je croise des gens à l’extérieur du cabinet. Il y en a certainement un tas que je ne calcule même pas, purement et simplement effacés de ma conscience. Et il y a un autre tas dans lequel les visages me sont vaguement familiers mais que je ne replace dans aucun contexte médical précis. Ce n’est pas faute d’essayer mais c’est l’échec à tous les coups. Alors, quand poussant  mon caddie devant  moi au rayon saucisson, je croise Mme ?,  je lui dis bonjour avec un grand sourire, et j’accélère le mouvement en me pressant vers le rayon yaourts, tentant d’éviter l’épineux « vous allez bien ? » qui risquerait de m’entraîner sur une pente très glissante.

Il y a aussi cette autre fois, où j’allais gentiment poster une lettre recommandée, quand la guichetière de la poste se met à me déballer les derniers épisodes de sa maladie depuis la dernière fois où je l’ai vue, je ne sais ni où ni quand, cela va sans dire. Là, c’est comme les textes à trous qu’on me donnait à faire en CE1. Si on a lu le texte avant, c’est fastoche, sinon c’est mort : la dame me raconte que ça allait un peu mieux (mais de quoi s’agissait-il ? Un canal carpien ? Des hémorroïdes?), mais qu’elle a du aller voir le spécialiste et qu’il lui a mis un peu le même traitement que moi et que ce dont on avait parlé, vous vous souvenez (non, non, vraiment pas), et bien maintenant, son mari aussi… Arrivée a ce point de son monologue, je suis un peu emmêlée dans toutes sortes d’hypothèses, et n’ai d’autre échappatoire que de lui conseiller de revoir son docteur : de la pure médecine de comptoir, je me sens assez minable en la quittant.

Pourtant, ça peut paraître improbable, mais quand je suis en consultation je suis très concentrée, yeux et oreilles grands ouverts, dans ma tête j’entends presque les engrenages cliqueter pour ne pas oublier de trucs et penser aux autres machins. Et j’écoute, vraiment. Je fais une synthèse dans le dossier pour tenter de répondre au problème posé ou au moins de proposer des pistes. Bon j’oublie bien des petits trucs comme la crème antifongique sur l’ordonnance, et ce malgré la constatation sans équivoque de la mycose pas jolie-jolie à l’examen (oubli quasi-systématique et inexplicable), ou bien le médicament demandé par la patiente alors que j’étais en train de rédiger un courrier. Mais en gros, je me donne sans compter!

Mais si une heure après, alors que j’ai vu 2 ou 3 patients dans l’intervalle, la pharmacienne m’appelle parce qu’elle n’a pas en stock le collyre que j’ai prescrit, et bien je n’ai déjà plus qu’un vague souvenir des yeux croûteux concernés, et sans dossier point de salut!

Auprès de tous ces patients que j’ai mis aux oubliettes je voudrais pouvoir m’excuser de mes trahisons. Il y en aura probablement moins quand ce seront mes patients et si cela est autorisé je mettrai une photo de leur trombine dans les dossiers pour limiter la casse. Je voudrais aussi qu’ils comprennent que ce n’est pas un manque d’implication de ma part mais que probablement, mon cerveau évite le court-circuit en effaçant un peu trop de données. C’est en quelque sorte une mesure de sauvegarde de l’ensemble du système au détriment du détail.

Et puis une fois n’est pas coutume, de temps en temps et sans savoir pourquoi,  je sais exactement à qui j’ai affaire : nom, âge, histoire, ce patient-là n’a aucun secret pour moi! Souvent, il s’invite alors dans mes pensées, parfois dans mes rêves, prenant ses aises dans ma mémoire durable, se moquant un peu des passagers de la mémoire vive si éphémère.

Quand Tom est revenu quelques jours après avec sa maman pour que je contrôle que sa cicatrice d’appendicectomie était en bonne voie, je me suis souvenue de son histoire. La maman m’a alors évoqué le reflux persistant de Lilas. Tiens, je ne me rappelais pas que Tom avait une petite sœur.

Delta Charlie Delta

Delta Charlie Delta, Louis Garrel dans « Les chansons d’amour » (un film de Christophe Honoré, 2007)

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Le gris-bleu maussade des murs de l’appartement nous incite à sortir respirer l’air de la ville. Nous descendons les quelques marches vers l’extérieur, passons devant la porte de notre voisin du dessous, provoquant sans surprise une salve d’aboiements aigus et agités. Nous pouffons en remuant la tête toutes langues dehors, dans une tentative d’imitation de Bob, caniche supposé idiot, et quand nos pieds rencontrent enfin les pavés de la ruelle, ils sautillent, insouciants. C’est ensuite en entrechats et sauts de biche que nous traversons la rue, évitant les excréments qui la jonchent, à croire que Bob souhaite nous punir de notre impertinence. Cela ne dure pas, nous arrivons sur les artères aux larges trottoirs, et bientôt nous sommes dans la rue Championnet. La circulation nous fais taire un moment, ni l’un ni l’autre n’aimons l’ambiance polluée et bruyante de la capitale.

Notre cadence s’apaise lorsque nous atteignons les rues plus calmes du piémont montmartrois. Arthur passe du temps les yeux au ciel, admirant l’architecture, tandis que mon regard cherche l’horizon. Le passage des encombrants semble imminent et nous nous extasions des trésors laissés sur le trottoir, comme ce canapé en similicuir bordeaux posé de guingois contre un mur, avec ses coussins un peu aplatis qui le rendent presque vivant. J’imagine ses propriétaires qui y ont posé leurs fesses, pourquoi l’abandonnent-il? La lassitude de l’objet, l’envie de nouveauté? Un déménagement? Un mort? Continuant d’avancer, nous réinventons son histoire, théâtre de meurtres incestueux, taché d’urine féline et d’humeurs de toutes sortes, et nos élucubrations achèvent définitivement de nous convaincre de ne pas le récupérer au retour.

Voilà les arbres tant attendus du cimetière Saint-Vincent. Nous pénétrons guillerets entre ses murs. La verdure nous manque au quotidien et nous ne sommes pas mécontents que les morts aient le privilège d’avoir un peu de nature à disposition, avec la tranquillité assortie au lieu en prime. Nous flânons entre les tombes aux pierres grises tachetées de lumière, quelques rayons tièdes se frayant un passage entre le feuilles bruissantes toutes neuves de ce mois d’avril. Tiens, c’est ici que Marcel Aymé a pris ses derniers quartiers en 1967, je ne m’imaginais pas croiser un jour celui dont j’ai dévoré enfant les contes rouges et bleus!

Les autres noms me sont tout à fait inconnus. Nous déchiffrons quelques plaques presque effacées, réécrivons  l’histoire probablement tragique de cet homme et cette femme morts le même jour. Certaines tombes sont couvertes de fleurs fraîches et nous les évitons de peur de croiser un parent éploré, préférant les vieilles pierres solitaires, envahies par la mousse. Nous nous asseyons au bord d’une tombe dont la pierre est fendue, en contrebas d’un mausolée terne. Arthur allume une cigarette. Lors de notre dernière visite ici, il m’aurait également allumé la mienne. C’eût été sans compter sur la force de l’embryon qui a décidé de s’agripper à mes entrailles et qui déjà décide de ce qui lui convient ou pas. Nos regards se posent ensemble sur une tombe jouxtant la nôtre, anormalement étroite et courte, et nous frissonnons de concert, parcourus d’une émotion nouvelle et insoutenable.

Nos trois cœurs battent un peu plus fort, un peu plus vite, nous partageons quelques biscuits en regardant un oiseau en picorer quelques miettes. Je raconte le jour de l’enterrement de mon grand-père et le souvenir aigu du Pif que je lisais ce jour-là, Arthur évoque son cousin trouvé mort dans son couffin. Je revois les visages souriants et encore lisses de Lolo et Juju, morts sans prévenir. Je devine derrière les pierres tombales d’autres morts, abandonnés, victimes des guerres et de la barbarie humaine, dont les histoires atroces m’ont marquée à jamais.

Nous ne sommes pas certains qu’il n’y aura pas d’autres histoires terrifiantes, et des tas de morts injustes, ni que nous serons toujours vivants demain. Mais le souffle de vie qui nous anime nous donne l’illusion d’éloigner la mort. Tandis que les rayons du soleil faiblissent et que les tombes s’assombrissent, nous respirons l’air doux à pleins poumons, narguant quelque peu la population locale. Nous empruntons le chemin du retour main dans la main, abandonnant nos fantômes aux portes du cimetière. Au passage nous récupérons sur le trottoir, couchée sur un matelas éventré, une chaise d’enfant en bois dont nous avons décidé de prolonger la vie.

 

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