Delta Charlie Delta

par Yem

Delta Charlie Delta, Louis Garrel dans « Les chansons d’amour » (un film de Christophe Honoré, 2007)

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Le gris-bleu maussade des murs de l’appartement nous incite à sortir respirer l’air de la ville. Nous descendons les quelques marches vers l’extérieur, passons devant la porte de notre voisin du dessous, provoquant sans surprise une salve d’aboiements aigus et agités. Nous pouffons en remuant la tête toutes langues dehors, dans une tentative d’imitation de Bob, caniche supposé idiot, et quand nos pieds rencontrent enfin les pavés de la ruelle, ils sautillent, insouciants. C’est ensuite en entrechats et sauts de biche que nous traversons la rue, évitant les excréments qui la jonchent, à croire que Bob souhaite nous punir de notre impertinence. Cela ne dure pas, nous arrivons sur les artères aux larges trottoirs, et bientôt nous sommes dans la rue Championnet. La circulation nous fais taire un moment, ni l’un ni l’autre n’aimons l’ambiance polluée et bruyante de la capitale.

Notre cadence s’apaise lorsque nous atteignons les rues plus calmes du piémont montmartrois. Arthur passe du temps les yeux au ciel, admirant l’architecture, tandis que mon regard cherche l’horizon. Le passage des encombrants semble imminent et nous nous extasions des trésors laissés sur le trottoir, comme ce canapé en similicuir bordeaux posé de guingois contre un mur, avec ses coussins un peu aplatis qui le rendent presque vivant. J’imagine ses propriétaires qui y ont posé leurs fesses, pourquoi l’abandonnent-il? La lassitude de l’objet, l’envie de nouveauté? Un déménagement? Un mort? Continuant d’avancer, nous réinventons son histoire, théâtre de meurtres incestueux, taché d’urine féline et d’humeurs de toutes sortes, et nos élucubrations achèvent définitivement de nous convaincre de ne pas le récupérer au retour.

Voilà les arbres tant attendus du cimetière Saint-Vincent. Nous pénétrons guillerets entre ses murs. La verdure nous manque au quotidien et nous ne sommes pas mécontents que les morts aient le privilège d’avoir un peu de nature à disposition, avec la tranquillité assortie au lieu en prime. Nous flânons entre les tombes aux pierres grises tachetées de lumière, quelques rayons tièdes se frayant un passage entre le feuilles bruissantes toutes neuves de ce mois d’avril. Tiens, c’est ici que Marcel Aymé a pris ses derniers quartiers en 1967, je ne m’imaginais pas croiser un jour celui dont j’ai dévoré enfant les contes rouges et bleus!

Les autres noms me sont tout à fait inconnus. Nous déchiffrons quelques plaques presque effacées, réécrivons  l’histoire probablement tragique de cet homme et cette femme morts le même jour. Certaines tombes sont couvertes de fleurs fraîches et nous les évitons de peur de croiser un parent éploré, préférant les vieilles pierres solitaires, envahies par la mousse. Nous nous asseyons au bord d’une tombe dont la pierre est fendue, en contrebas d’un mausolée terne. Arthur allume une cigarette. Lors de notre dernière visite ici, il m’aurait également allumé la mienne. C’eût été sans compter sur la force de l’embryon qui a décidé de s’agripper à mes entrailles et qui déjà décide de ce qui lui convient ou pas. Nos regards se posent ensemble sur une tombe jouxtant la nôtre, anormalement étroite et courte, et nous frissonnons de concert, parcourus d’une émotion nouvelle et insoutenable.

Nos trois cœurs battent un peu plus fort, un peu plus vite, nous partageons quelques biscuits en regardant un oiseau en picorer quelques miettes. Je raconte le jour de l’enterrement de mon grand-père et le souvenir aigu du Pif que je lisais ce jour-là, Arthur évoque son cousin trouvé mort dans son couffin. Je revois les visages souriants et encore lisses de Lolo et Juju, morts sans prévenir. Je devine derrière les pierres tombales d’autres morts, abandonnés, victimes des guerres et de la barbarie humaine, dont les histoires atroces m’ont marquée à jamais.

Nous ne sommes pas certains qu’il n’y aura pas d’autres histoires terrifiantes, et des tas de morts injustes, ni que nous serons toujours vivants demain. Mais le souffle de vie qui nous anime nous donne l’illusion d’éloigner la mort. Tandis que les rayons du soleil faiblissent et que les tombes s’assombrissent, nous respirons l’air doux à pleins poumons, narguant quelque peu la population locale. Nous empruntons le chemin du retour main dans la main, abandonnant nos fantômes aux portes du cimetière. Au passage nous récupérons sur le trottoir, couchée sur un matelas éventré, une chaise d’enfant en bois dont nous avons décidé de prolonger la vie.

 

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