Grand-mère veux-tu ?*

par Yem

*Grand-mère veux-tu ?  est un jeu traditionnel où la grand-mère demande aux participants d’avancer à pas de bestioles diverses et variées, jusqu’à ce qu’un participant arrive à elle et la remplace. « Grand-mère veux tu ? », « Oui mon enfant. », « combien de pas ? », « trois pas de cui-cui ! ».

birdstep

C‘est par un joli neuf novembre ensoleillé et tropical, dans les premières années du millénaire en cours, que je débutais ma carrière de remplaçante en médecine générale. Autant commencer fort, j’inaugurais ma vie professionnelle par une garde de dimanche, chez un médecin que je ne connaissais que depuis la veille, lorsqu’elle m’avait confiée les clefs de son cabinet. Je ne savais presque rien de la médecine générale, n’ayant passé que trois mois auprès d’un médecin généraliste au cours de mes stages, et jamais en autonomie. Mais il fallait bien se lancer, et malgré l’appréhension, j’étais contente de voir le bout des études se profiler à l’horizon. Il me restait encore à accoucher d’une satanée thèse mais déjà, youpi, fini l’hôpital !

Cette première garde n’a pas été facile, et je devinais dans le regard des patients le reflet de mon peu de confiance en moi. Le tympan de cette petite fille accompagnée de son père ultra inquiet, l’avais-je  bien vu rouge et bombé ? Ou bien étaient-ce ses joues fiévreuses qui troublaient ma vue ?

Pendant quelques années j’ai eu droit à des remarques suspicieuses sur mon âge (du «vous êtes stagiaire?» l’air de rien, au  «vous faites bien jeune» l’air inquiet). Difficile dans ce contexte d’avouer ne pas savoir parfois, surtout quand on n’a jamais vu un médecin s’abaisser à avouer ses faiblesses avant…

Depuis j’ai remplacé une trentaine de médecins différents, de par les mornes Guadeloupéens jusqu’au piémont Pyrénéen, en milieu rural parfois, semi-rural souvent, citadin rarement, dans des zones menaçant  fréquemment de se transformer dans les années à venir en déserts médicaux. J’ai découvert des modes de fonctionnement originaux et éclectiques. Les échanges directs que j’ai pu avoir avec chacun des médecins, avant et après les remplacements ont révélé des personnalités variées, parfois contraires à mes valeurs, bousculant souvent les idées reçues qui étaient les miennes. Il y a eu ce médecin, qui faisait payer ses patients en liquide directement à la secrétaire AVANT la consultation et qui demandait quelques euros de plus que le tarif conventionnel en cas de délivrance d’un arrêt de travail : escroc! Vous me direz j’étais bien naïve, pourquoi  ce type de personnalité n’existerait pas aussi chez les médecins généralistes ?

Et bien je suis très longue à la détente. Très, très. Et jusqu’à récemment, je croyais aussi que les médecins étaient TOUS sûrs d’eux et de leurs diagnostics, connaissant pour chaque pathologie la meilleure conduite à tenir, alors que pour moi des pans entiers de médecine s’apparentaient à de grosses nébuleuses. J’avais, comparée à eux, l’impression d’avoir eu mon diplôme dans une pochette surprise. Mon manque de connaissance patent, je le comblais avec de l’écoute, beaucoup, et de l’imitation, pas mal. Au final tout le monde était content, sauf moi. Je passais du temps avec les patients, donnait intellectuellement ce que je pouvais et les remplacés avaient des retours positifs côté patient, et côté prise en charge, ils n’étaient pas dépaysés, puisque je m’épuisais à calquer les miennes sur les leurs : j’ai cru longtemps que les aérosols de budesonide pour chaque toux sans signes de gravité mais qui dure un peu ou qui empêche le conjoint de dormir, faisaient partie des recommandations. C’est faux mais c’est pourtant largement utilisé, sans preuve que ce soit un réel gain pour le patient. C’est ma responsabilité d’être critique envers mes propres prescriptions, mais je pense que je ne suis pas la seule à prescrire et avoir prescrit sans me poser les bonnes questions. J’ai ainsi appris sur le tas tout un tas de « trucs », persuadée que ceux qui les utilisaient étaient des supers-docteurs, omniscients, et qu’ils avaient raison.

Vous l’aurez compris, je me sentais ignorante, un véritable imposteur, et mon poil dans la main congénital ne m’aidait pas à avoir une autre idée de moi-même.

Un beau jour, après quelques années de cet exercice effectué globalement dans un sentiment de souffrance chaque fois renouvelé (qu’est-ce que ce patient va me demander que je ne vais pas savoir résoudre ?), j’ai découvert, par le plus grand des hasards, à la lecture du courrier professionnel d’une de mes remplacées, qu’il existait des organismes de formation médicale continue dispensant des formations sur des thèmes variés, et en plus que ces formations étaient indépendantes de l’industrie pharmaceutique et rémunérées. Mais pourquoi me l’avait-on caché ? Juste avant de débuter la première formation, j’étais persuadée que j’allais me faire ridiculiser par des médecins tous plus savants les uns que les autres. Pendant la formation, j’ai découvert que d’autres médecins, installés depuis des années, avaient eux aussi des doutes, parfois similaires aux miens, et ne connaissait pas par cœur la liste des interactions médicamenteuses avec les anticoagulants, incroyable ! Ce jour là fut un pas d’éléphant pour moi, pouvoir partager mon ignorance, j’en barrissais (intérieurement) de bonheur !

Mais LE pas de géant dans ma vie professionnelle, je l’ai fait il y a quelques mois seulement. Il est arrivé sans prévenir. Twitter, ça vous parle ? Avant de m’y intéresser, j’imaginais sans trop savoir un réseau futile pour ados post-MSN, où des stars qui n’en sont pas se disputent la plus haute côte de  popularité, nous prévenant sans délai de leur dernier passage chez le coiffeur. Puis il y a eu Pascale Clark  qui à force de citer le réseau à l’antenne, m’a mis la puce à l’oreille. Je me disais faut voir, tout en remettant à plus tard. Jusqu’au jour où je suis tombée sur un article concernant des médecins qui twittent. Ça m’a alors titillé tellement fort, que je suis allée voir cette bête si curieuse dont on parlait, et j’ai plongé tête la première : création de pseudo, choix d’une photo de profil, tapoter pour comprendre le fonctionnement, envoi d’un premier tweet… Et puis tout s’accélère ! J’ai consulté les profils des médecins cités dans l’article : ah-ah, la coquine : mais c’est donc par-là que se cachait Jaddo, dont j’avais dévoré le bouquin offert par ma mère quelques mois auparavant, et dont les faiblesses avouées m’avaient tant charmée. Je me suis abonnée alors à certains pour les suivre, et certains ont suivi mon compte en retour (spéciale dédicace à Tiben qui a été le premier)! Et là : miracle. Toutes ces questions que je me posais sans jamais aller plus loin, et bien: je n’étais pas la seule!!!

De questions purement administratives concernant notre affiliation à l’Urssaf, en passant pas des interrogations d’ordre médical sur les diagnostics différentiels à évoquer lors d’une éruption cutanée, jusqu’aux questionnements existentiels sur les relations parfois houleuses avec nos confrères. Vous me direz : bien, se poser des questions, quoi de plus naturel ? Mais avoir des réponses, partager des expériences et en tirer ce qui nous convient le mieux, là, c’était pour moi totalement inédit, et fabuleusement enrichissant. Et souvent drôle aussi, parce que twitter est aussi et beaucoup, un grand défouloir.

Souvenir souvenir: 1er tweet! 20-03-2012

De fil en aiguille, j’ai aussi découvert  derrière le réseau du petit oiseau, une communauté médicale et paramédicale de blogueurs aux textes variés, parfois intimistes, d’autres fois humoristiques ou engagés, évoquant leur quotidien et me ramenant inlassablement au mien. Impossible de passer outre le blog de  Fluorette, dont la sensibilité et parfois la colère m’ont tant marquée! Par contagion, je me suis lancée dans l’aventure de ce premier blog pour y partager des histoires qui me tiennent à cœur, et un peu plus tard d’un autre, composé d’antisèches pour pallier ma mémoire faillible en consultation.

De pas de loup en pas de gazelle, j’ai découvert la force d’une communauté dans laquelle je me suis en grande partie reconnue, défendant une médecine avant tout centrée sur le patient. Cela peut paraître une évidence à formuler ainsi, mais pourtant dans la réalité, les intérêts du patient sont souvent relégués au second plan. Alors voir des confrères lutter avec conviction pour ces valeurs d’humanité, ça réchauffe le cœur. Cela a été un vrai bonheur que de pouvoir soutenir la pétition contre l’indécence de certaines blouses que l’hôpital fait porter aux patients, puis de participer l’opération #PrivésDeDéserts et son manifeste « Médecine générale 2.0: les propositions des médecins généralistes blogueurs pour faire renaître la médecine générale », et plus récemment l’action de bruitsdessabots  pour remettre sur le devant de la scène le démarchage à caractère publicitaire et commercial des visiteurs médicaux.

Tout cela ne signifie pas que ce monde virtuel est tout rose, il y aussi, sur twitter comme ailleurs, des codes, des guerres de pouvoir, de l’instrumentalisation, des frustrations… et l’addiction au réseau qui peut présenter un certain danger dans la vie quotidienne : attention au déficit de sommeil chez l’enfant dont la mère n’arrive pas à décrocher pour aller le coucher, et à l’homme qui finit par parler tout seul tellement la mère de l’enfant-qui-ne-dort-pas ne lui répond pas… A chacun de prendre ce qu’il y a à prendre, de  soutenir et participer aux causes qui lui tiennent à cœur.

Au milieu de toutes ces causes justes, il y a eu aussi ces moments uniques pendant lesquels le réseau virtuel s’est mué en une belle réalité : j’y ai rencontré en chair et en os plusieurs Twittos. Rendez-vous compte : j’ai dormi avec farfadoc dans le grenier de docteurmilie et de son gentilmari, qui nous ont accueillies comme des reines ! Parfois Twitter se transforme même en agence ailée pour l’emploi : c’est ainsi que j’ai pu prendre le thé avec Tiben. La magie a opéré une deuxième fois et m’a envoyée visiter le talentueux DrSelmer! Ces rencontres sont bien plus que des rencontres entre collègues, elles concrétisent des affinités et complémentarités réelles, tant personnelles que professionnelles, qui ont pris naissance sur le réseau et ne demandent qu’à grandir. Nul doute qu’il y aura des tas de belles histoires nées de ces rencontres.

Après toutes ces découvertes, je me suis radicalement remise en question, et il y a sans conteste un avant et un après Twitter.

Avant, je pensais être ignorante et j’échangeais peu avec mes confrères.

Après, je suis toujours ignorante mais le partage d’expérience me permet de l’accepter et de progresser.

Exit ma conception du mythe du super-docteur, même si je suis persuadée qu’il y a pleins d’excellents toubibs, les meilleurs d’entre eux sont faillibles, et perfectibles.

Les déserts médicaux, qui inquiètent tant les populations, ont tout à gagner à ces transferts de connaissances et d’expériences incessants qui se font sur le réseau chaque minute que Twitter fait, et aident réellement à améliorer les pratiques de chacun. Il y aura toujours mille manières d’exercer la médecine et il y a rarement une réponse unique à un problème donné. Mais se sentir soutenue et aidée dans les décisions difficiles, en accord avec le patient acteur de la consultation médicale, est gage d’un minimum de réflexion, qui ne peut à mon sens qu’améliorer la qualité de l’échange. Trop de médecins ont entretenu et entretiennent encore l’image d’un soin miraculeux basé sur… pas grand chose! L’effet placebo ainsi généré est peut-être bénéfique à court terme pour un patient donné, mais à long terme ce genre de prise en charge entraîne un grand nombre de consultations inutiles. C’est le cas du patient qui vient le premier jour d’une rhinopharyngite en demandant que l’on en stoppe l’évolution : « J’ai le nez qui coule depuis ce matin et je viens vous voir pour que vous me coupiez le rhume, docteur». Malheureusement, j’ai beau marmonner des incantations pour que les virus meurent tous noyés dans les glaires, ils n’en font guère qu’à leur tête.

Je crois que le système a donné à certains patients les mauvaises clés pour se prendre en charge. J’ai dans la tête cet exemple banal : cette dame que je connais bien, vient pour des douleurs des cervicales irradiant au crâne et à l’épaule. Elle a eu une crise douloureuse deux jours auparavant mais plus rien le jour de la consultation. Elle venait donc déjà guérie. Elle me dit « j’aurais du venir avant ! ». Je lui réponds « oui, comme ça je vous aurai vu, les douleurs auraient disparu et vous auriez pensé que c’était grâce à moi parce que je suis un super bon docteur ». Ma vanne l’a amusée (humour à deux balles de consultation, j’en conviens), et je lui ai expliqué qu’elle n’avait pas forcément besoin de consulter dès le début pour ce type de symptômes si elle n’était pas inquiète ou qu’elle n’arrivait pas à soulager sa douleur. C’est très difficile de contredire un patient qui dit « docteur, la dernière fois vous m’avez bien soigné j’ai guéri vite grâce à vous! », mais je crois que c’est un mal nécessaire. Remettre un peu d’humilité et insister sur les ressources du patient lui-même, c’est aussi éviter des explications fatigantes  quand ça prend plus longtemps que prévu pour guérir et qu’alors on devient un super mauvais docteur aux yeux du patient.

Twitter m’a littéralement projeté dans une dimension médicale ou l’isolement et le mensonge ne sont plus de mise. Ce n’est pas une question de réseau social ni de virtualité, mais la découverte d’un état d’esprit basé sur le partage, qui donne à espérer pour demain une médecine générale toute neuve, interactive et attractive.

Après des années de piétinement, un pas d’éléphant suivi d’un pas de géant, de pas de loup et de gazelle, j’avance maintenant à pas de fourmi, tranquillement, vers une sérénité accessible. J’espère que d’autres voudront bien jouer avec  moi.

 

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