MADAME OUZE

par Yem

I’m just as sane as anyone…
 Asylum (Supertramp, Crime of the century-1974)

front3

Voici à peine deux mois que je travaille dans ce cabinet, et j’y ai déjà mes petites habitudes. Une à deux fois dans la semaine, le secrétariat m’annonce avec désespoir que Madame Ouze a pris rendez-vous avec moi. Mais Madame Ouze ne vient jamais. Une seule fois elle m’a téléphoné pour annuler, s’excusant de se sentir bien trop mal pour sortir de chez elle. Le reste du temps elle ne prévient pas. Je m’habitue à ces rendez-vous manqués qui me permettent de rattraper mon retard, et, flairant les complications, je ne suis pas excessivement pressée de rencontrer Madame Ouze.

Lundi dernier, alors qu’elle est encore inscrite sur mon planning, je l’appelle machinalement dans la salle d’attente, m’apprêtant déjà à nommer le patient suivant. Et voilà qu’une femme d’une soixantaine d’années, le visage crispé, de corpulence moyenne, se lève d’un bond, tenant fermement quelque chose sur son décolleté. Surprise par sa venue, je la fais néanmoins entrer dans la salle de consultation. Elle danse d’un pied sur l’autre puis, une fois assise, d’une fesse sur l’autre. Son regard est anormalement mobile, l’inquiétude creuse les rides de son front.

Ce qu’elle tient appuyé sur son thorax est en réalité une compresse détrempée. Elle vient car cela la brûle depuis quelques jours, et que ce qu’elle ressent est intolérable. Elle croyait que c’était un zona mais comme ça touche les deux côtés du décolleté, et bien elle se demande si ce n’est pas plutôt… un lupus. Je lui dis que je la trouve très angoissée, elle me rétorque que oui bien sûr avec l’enfer qu’elle vit, comment ne pas l’être?

Elle ne me laisse pas l’examiner comme je le souhaiterais, ne pose pas sa tête sur le lit d’examen, son cou reste fléchi vers l’avant de manière tout à fait inconfortable (sinon elle a des vertiges me dit-elle), souhaite partir au plus vite parce que sinon je vais lui faire monter la tension. Je ne distingue ni ne palpe aucune anomalie cutanée, sa peau n’est ni rouge ni chaude.

Perplexe quant à l’éventuelle origine organique de son trouble, je lui demande si elle a idée de la manière dont je pourrais l’aider: oui, elle veut un diagnostic. Malheureusement, à part l’angoisse palpable et, au minimum, une hypocondrie cognée, je n’en ai pas. Malgré sa souffrance, le feu, l’enfer, elle refuse toute prise en charge, ce qu’elle veut, c’est un diagnostic. Elle me répète à plusieurs reprises  que c’est peut-être un lupus. Je lui réponds que je n’ai aucun argument en faveur de ce diagnostic.

Je lui propose un traitement local pour apaiser la sensation de brûlure, elle refuse.  

Elle me paie et s’enfuit presque, me glissant en partant que l’on aura certainement l’occasion de se revoir vu que je prends la suite de son médecin traitant.

Oui, à bientôt Madame Ouze, notre histoire ne fait que commencer, elle sera pleine de rebondissements, même si je doute de pouvoir apaiser ces souffrances qui vous nourrissent. J’ai espoir de découvrir un jour votre sourire, pourvu qu’il ne soit pas conditionné uniquement par le diagnostic d’un lupus.

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