1 bouffée matin et soir

UN PEU D'AIR

Catégorie: Histoire de la maladie

La tête à l’envers

C’est chouette d’être une grande. Aujourd’hui j’ai pris l’avion toute seule ! Je n’ai pas trop compris pourquoi d’autres enfants pleuraient et avaient tant besoin que l’on s’occupe d’eux, parce que moi, j’ai passé une bonne partie du voyage à admirer la pochette blanche que j’avais autour du cou, à la tordre de façon à pouvoir déchiffrer ses inscriptions. Elle est maintenant sur le bureau, dans la chambre où je dors,  au milieu des feuilles sur lesquelles j’ai tout recopié de ma plus large écriture un peu fantaisiste.

Quand j’ouvre grands les yeux, cette nuit-là, je sais que je ne suis pas dans mon chez-moi habituel, mais je suis drôlement contente, et fière, d’être dans un grand lit, ce même lit où dorment habituellement papa et maman quand nous venons tous ensemble. Un gigantesque lit dans lequel je peux m’étaler tant et plus. Ce lit occupe une face de cette grande chambre au plafond si haut. Un canapé meuble le côté suivant. En face du lit il y a la porte, et d’immenses placards couvrent le reste du mur. Sur la dernière face il y a un petit bureau et une porte fenêtre donnant sur un balconnet étroit. Les volets sont entièrement clos. C’est pourquoi malgré mes yeux grands ouverts je ne distingue aucune forme dans la pièce. Le noir est total.  Mais je connais la maison, et je suis grande, et je n’ai pas peur.

Si j’ai décidé de me réveiller, cette nuit là, c’est que j’ai un peu envie de faire pipi. Pour aller aux toilettes, c’est facile, il suffit de sortir de la chambre et de faire un pas ou deux en diagonale pour traverser le couloir. J’ai le trajet dans ma tête. Le hic, c’est que j’ai la tête à l’envers. Je veux dire la tête aux pieds. Le lit est tellement grand que j’ai du tourner sans m’en apercevoir. Bon, peu importe, j’ai envie de faire pipi. Allez, debout poulette ! Donc si j’ai la tête aux pieds, la porte n’est pas en face de moi mais derrière moi. Je sens sous mes plantes le revêtement de sol tiède, je me dirige vers la porte mais je bute contre le canapé. Je l’aime bien ce canapé bien mou en tissu beige, un peu trop chaud en été. Avant il était chez nous et avec mon frère nous faisions des batailles de ses larges coussins. je me suis retrouvée à terre plus souvent que lui ! Je longe le mur et je retrouve le lit. Ça ne doit pas être compliqué pourtant. Je réfléchis un moment. Mes yeux écarquillés ne perçoivent rien d’autre que l’obscurité. Si je trouve la lumière, alors je suis sauvée. J’ai vraiment envie de faire pipi. Je palpe le mur le long des bords du lit, l’interrupteur est par là, j’en suis sûre. Je balaye un maximum de surface, j’aimerais tant avoir de plus grandes mains, mais je ne trouve rien. Bon je me rends à l’évidence, je ne sais pas exactement où je me trouve dans la chambre sinon que je suis près du lit, et après tout peut-être qu’au départ j’ai seulement eu l’impression d’être la tête aux pieds mais qu’en réalité j’étais dans le bon sens ? Je vais faire le tour de la pièce, la porte va bien se présenter à moi, j’ai trop envie de faire pipi. Je traverse là où je pense n’avoir pas encore essayé de trouver la porte, je palpe les murs, je sens le bureau et ses feuilles un peu froissées, le radiateur, le lit, je passe sur le lit et me voilà à nouveau au canapé. J’entends mon cœur qui bat dans ma poitrine et dans ma gorge, je m’assieds sur le canapé, j’ai mal au ventre, ça presse.  Je me remets debout, mes jambes flageolent je palpe les murs, je touche les placards. Tout à l’heure, en arrivant de l’a-é-ro-port (mamie m’a appris à le dire comme il faut !), dès que la porte d’entrée s’est ouverte, j’ai couru dans les escaliers pour atteindre le placard du fond, dans le bas duquel sont enfouis des trésors ! J’ai retrouvé ma tortue verte et jaune que j’aime promener à travers la maison, une poupée habillée en mariée, et des tas de bricoles dont une échelle en plastique et un petit bonhomme qui la descend tout seul du moment qu’on le place en haut. Il l’aura prise et reprise et re-reprise cette échelle, toujours avec le même sourire indéfectible.

 Je crois que la porte a disparu. Je ne veux pas appeler mamie, j’ai peur de me faire gronder en pleine nuit, et puis je suis grande moi.

-« Mamie ! »… « MAMIE ! » …. « MAMIIIIIIE ! ».

Mamie ne répond pas. Elle est en bas, loin de ma chambre, et elle et mon grand-père dorment avec des boules Quies.

Je ne vais pas pouvoir tenir longtemps. Je n’ai pas de pot de chambre, je n’ai aucune idée lumineuse pour remplacer des toilettes. Il fait noir dans la chambre et noir dans ma tête.

Je retrouve le lit et m’allonge, je ne sais pas vraiment si je suis dans le bon sens mais cela n’a plus d’importance, je ne peux plus rien retenir.

J’ai honte mais je n’ai plus mal.

Je me rendors en suçant mon pouce, je me sens petite.

Le réveil, précoce, est poisseux. Le jour apporte enfin un peu de lumière, ma tête n’est plus à l’envers. Je m’enroule dans ma couverture pour dissimuler mon forfait, et je m’approche des escaliers, je perçois l’odeur du café, ils sont réveillés !  Je suis tellement contente que ce soit enfin le matin ! Je rejoins mes grands-parents dans leur lit, ils m’accueillent avec les plus beaux sourires édentés du monde. Je n’ai plus peur d’être grondée, même quand mamie me demande si ma couverture ne serait pas un peu mouillée.

Ce soir, les volets resteront entrouverts.

Gnossienne N°3 - Erik satie

CARCASSE

Tu es née en 1985, lorsque les genoux de ton époux ont cessé de te faire de l’ombre. Cette année-là, je te découvre et je t’aime : ton sourire perpétuel, ton amour inconditionnel pour chacun de tes petits-enfants, ta permanente duveteuse aux reflets mauves, l’odeur de lavande de ta salle de bain et de ton cou. Il semblerait que tu trouves un équilibre à vivre ta vie sans l’absent, après ces longs mois d’agonie. Tu ne me montres jamais ta tristesse si elle existe.

Noël 87. Maintenant que tu es seule, tu rends régulièrement visite à chacune de tes trois filles. Nous sommes loin et quand tu viens chez nous, c’est pour y passer au moins une semaine à chaque fois. Tes fous rires  illuminent la maison lorsque nous te déguisons avec mon frère, t’affublant d’un couvre-chef improbable et de lunettes moustachues. Tes dictons et calembours ponctuent chaque moment de la journée :

– « Un de plus, un de moins » (de jour, de repas, d’anniversaire, cela marche absolument pour tout !).
– « Si on ne le retient pas, le gaz part » (à dire en roulant naturellement les « r », sans oublier le petit rire final).
– « Qui sait le vent, sait le temps » (que ne ferait-on sans la météo?).

Sans oublier tes innombrables « malheureuse! »  et « tombe, va »  quand de nous voir courir ta tendre inquiétude prend le dessus sur ta raison.
……

Pâques 89. Je grandis et mon regard sur le monde adulte change. Tes petites habitudes m’agacent parfois, et ton appétit d’ogre me surprend. Ce que tu préfères dans la volaille, c’est la carcasse, que tu suçotes jusqu’à en décrocher le moindre bout de viande. Notre table est ronde et où que je sois installée, je préfèrerais être ailleurs.

Je suis soulagée quand le repas se termine. Je préfère le soir quand après t’être mise en robe de chambre et avoir fait ta toilette, nous regardons Michel Drucker. Ton sourire du soir est enfantin et touchant, la faute aux dents abandonnées au fond d’un verre. Tu commentes sans arrêt l’image, je sens que ta fille fatigue un peu.

En 1992, tu ris un peu moins. Tu parles avec maman, beaucoup. Du temps, des voisines, de tes 2 autres filles. Maman semble de plus en plus lasse de t’écouter. Je l’entends te reprendre quand tu te répètes. Tu trouves que le noyau des litchis, c’est gros.

Novembre 1994, tu marches à petits-pas. Tu t’exclames et souris en découvrant Émilie, 55 cm, dans mon appartement. L’espace d’une heure ou deux, tu me demandes 10 fois comment IL s’appelle. Tu trouve que le noyau des litchis, c’est gros.

Quand je t’appelle pour prendre de tes nouvelles en 1996, tu me parles de moi comme si j’étais quelqu’un d’autre. Tu m’apprends que je fais des études de médecine et tu as l’air fière.  Je ne sais pas trop quoi te répondre.

Nous ne nous voyons plus beaucoup. Je vais chez toi en 1999, tu n’es pas seule, mon frère et son amie vivent là depuis quelques mois et te tiennent compagnie. Ce sont eux qui font la cuisine, le ménage. Tu me reconnais une fois sur trois. Tu te plains un peu, les mains, les jambes qui ont du mal à te porter.

Cette année-là tu fais ton dernier voyage en avion,  pour rendre visite à mes parents. A ton arrivée, tu es dans une angoisse terrible, le personnel t’a collé dans un fauteuil roulant mais tu ne voulais pas, tu trembles et tu t’es fait pipi dessus.

Tu passes avec succès le cap de l’an 2000 en ne sachant pas quel âge tu as ni avec qui tu es. Mon frère travaille et tu as une garde à domicile la journée. Une nuit ils t’entendent crier, tu es par terre et tu ne sais plus où tu es, tu es dénudée et souillée, tu les insultes, toi que je n’ai jamais entendu dire merde, tu fais appel à un vocabulaire insoupçonné!

Pendant mes trois années outremer, j’ai des nouvelles de toi, de loin. Il te faut une garde la nuit, d’autant que mon frère a déménagé. Avec toute mon ingratitude, je t’oublie un peu, je vis ma vie. Je crois que tu as été hospitalisée une fois ou deux suite à une chute et que tu as fait une phlébite aussi. Mais globalement ta santé physique n’est pas mauvaise.

Je te revois en 2004, et tu fais connaissance avec Léa, 2ans. Il n’y a qu’en sa présence que ton visage s’illumine, je retrouve ton sourire, tu fais les marionnettes avec tes mains et tu chantes, ses boucles t’hypnotisent. Tu ne sais pas qui nous sommes et tu te demandes qui sont tous ces gens qui se reflètent dans les vitres. Tu trouves que le noyau des litchis, c’est gros.

Les mois qui suivent seront éprouvants pour tes filles qui te voient dépérir peu à peu. Pied de nez final, tu décides de sécher définitivement la rentrée des classes en 2005.

L’absence de sourire, les joues creuses, les cheveux filasse : ce visage aux yeux clos n’était plus le tien, depuis longtemps déjà. Tu ne connais pas ma Juliette.

Tu sais les carcasses de poulet, ça fait un délicieux bouillon.

Un de plus, un de moins.

brechet

Exocytose

golgi

« L’appareil de Golgi participe activement au processus de sécrétion c’est-à-dire au processus qui procède à la libération des produits finis hors de la cellule qui les a produits. L’appareil de Golgi sert d’organe de traitement, d’entreposage et d’emballage des produits de sécrétion fabriqués au niveau du réticulum endoplasmique rugueux, ceci jusqu’à ce que la cellule reçoive la commande de sécréter. Au moment de la livraison, les vésicules de sécrétion se fusionnent à la membrane cytoplasmique et quittent la cellule par exocytose.¹« 

Depuis l’intérieur de son cocon utérin, Émilie perçoit la musique ronronnante du phrasé professoral, la voix grave l’enveloppe toute entière de ses vibrations, et elle aime ça. Sa mère, une fesse de travers sur le minuscule banc de l’amphi, se demande si le cours s’achève bientôt, elle est pressée de rentrer pour s’affaler sur son lit et végéter un peu en attendant Arthur. Il lui apportera peut-être un peu de riz cantonais de ses livraisons, qu’ils pourront partager en se racontant leur journée. Alors Émilie reconnaitra les voix familières et quelques heures plus tard, lorsque ses parents dormiront, elle sentira dans sa bouche un léger goût de sauce soja. Ce n’est pas ce qu’elle préfère, et elle se rebelle un peu, remuant bras et jambes comme pour élargir son antre, réveillant sa mère au passage.

Après quelques mois de cette vie au départ confortable, mais qui devient de plus en plus étriquée, Émilie aspire à de grands espaces et décide de s’évader de la prison maternelle. Elle y parvient au prix des hurlements de sa génitrice, comme si cette dernière voulait lui signifier l’intensité du déchirement de la séparation. Pas question de ne rien dire, Émilie crie aussi, et voilà que la dame et le monsieur dont les voix lui sont familières pleurent de concert et la prennent dans les bras à tour de rôle, c’est chaud, c’est doux, elle s’endort en tétant, ouf pas de saveur soja dans ce liquide là.

La dame et le monsieur ont l’air de vouloir rester tout le temps avec elle, alors elle utilise leurs membres telles des lianes, s’agrippant autour de leurs troncs pour recevoir sa pitance affective et nutritive. Elle comprend bientôt qu’ils sont d’accord pour s’appeler papa et maman, vu leurs visages béats et leurs rires un tantinet stupides quand elle produit les syllabes magiques. Bon, une fois qu’elle a fait plusieurs fois le tour des énergumènes et qu’elle commence à les cerner, elle aimerait bien voir un peu le monde autour. A force d’exercices intensifs de musculation, ses jambes veulent bien porter le poids de son corps et l’autoriser d’abord à de petits déplacements en milieu fermé, puis une fois qu’elle a prouvé à papa-maman qu’elle peut passer par-dessus le parc, en avant pour explorer l’ailleurs!

Elle s’est vite rendue à l’évidence: l’autonomie ne plaît pas toujours aux grands, vu les sourcils froncés qui commencent à fleurir et les NON-avec-index-pointé-remuant qui s’y ajoutent. Pourtant, quoi de plus excitant que de monter sur le lit et de s’approcher de la fenêtre ouverte pour regarder dehors depuis le 7è étage? Il faut trouver d’autres moyens de se mettre les parents dans la poche, alors elle rigole à leurs blagues incompréhensibles et met ses cacas dans le pot, et ça marche!

Ce n’est pas tout de comprendre les deux rigolos avec qui elle vit,  il y a toujours plus de nouvelles personnes qui gravitent autour d’elle, et on dirait bien que les grands n’ont pas tous le même mode d’emploi. Même papy ne fonctionne pas pareil durant deux minutes d’affilée: la première il fait une séance de chatouille et la seconde il ne parle plus ou l’envoie balader.

Heureusement il y a aussi des petites personnes comme elle avec qui elle se sent libre de s’exprimer et si ça lui chante de faire semblant d’être orpheline. Ça fait du bien, surtout que chez elle il y a de l’eau dans le gaz et qu’elle est ballotée entre deux maisons pendant toute une année, de quoi être en colère après les adultes qui, d’après le contrat, étaient sensés lui offrir un cadre de vie stable.

Mazette, l’école c’est trop cool, elle s’y sent bien, on encourage ses progrès et ça donne envie d’en faire encore. Elle veut grandir! Vers 7 ans elle commence à s’affirmer, ses parents n’ont d’autre choix que de se remettre en question. Ils la mettent à l’épreuve en partant tous les trois à 6000 kilomètres de ses repères, on va voir si tu es vraiment grande tiens! Elle s’adapte au pays et joue un peu avec leurs nerfs en s’amusant à devenir un garçon. C’est pas comme si sa mère ne lui avait pas déjà raconté qu’elle-même était un garçon manqué quand elle était enfant. Alors, où est le problème?

Bon une fois qu’ils se sont fait à l’idée qu’elle pouvait être différente de ce qu’ils imaginaient, ils la mette à nouveau à l’épreuve et lui font le coup de la petite sœur, le jeu commence à se corser sévère! Donc, la petite sœur s’appelle Léa. Elle l’aime, c’est un fait. Mais parfois aussi, elle la déteste de provoquer chez les parents ces sourires béats.

Quand Léa sait courir, ils font le grand voyage du retour pour atterrir en zone inconnue, histoire que ce ne soit pas trop facile pour elle non plus. Mais Émilie relève le défi et s’adapte à nouveau, se lie d’amitié avec les enfants du village et continue à vouloir grandir, réclamant un peu plus d’autonomie au fur et à mesure qu’elle avance en âge : le portable (ils suffit de persévérer intelligemment dans la demande, en commençant à un âge où on ne l’espère même pas, par exemple 11 ans, en redemandant régulièrement tous les mois, en en parlant à son tonton qui vous file son ancien portable à 13 ans et hop,le tour est joué!), les sorties pour lesquelles il faut ruser et surtout toujours être progressif. Ils peuvent bien comprendre qu’elle a besoin de respirer, surtout qu’ils lui ont sympathiquement imposé une deuxième petite sœur pour ses 12 ans…

Collégienne, Émilie connaît de vrais passages à vide et de bouleversements de l’âme,  l’approche du lycée l’angoisse, et ses parents dont elle veut à la fois se détacher et dont elle attend le soutien, ont du mal à la comprendre comme ils le souhaiteraient, lui serinant que c’est super de grandir, qu’on fait ce qu’on veut, génial, m’enfin quand elle les regarde elle ne voit pas bien en quoi c’est si génial de ne toujours pas savoir ce que tu veux faire quand tu commences à avoir des cheveux blancs.

Lycéenne, chaque année est un pas de plus vers l’envol mais l’enjeu est trop lourd, et la dernière année elle recule de quelques pas, réclamant attention et câlins, comme pour mettre le temps en pause avant de prendre son élan et s’extraire de la cellule familiale. Les parents, occupés corps et âmes à s’inquiéter parce qu’ils ne la sentent pas prête, ne se rendent même pas compte que eux non plus ne sont pas prêts. Bref, elle doit faire tout le boulot pour tout le monde, à se demander qui est né en premier.

A la rentrée cette année, Émilie est assise du bout des fesses sur le minuscule banc d’un amphi. Elle écoute la voix du prof qui lui raconte des histoires de vésicules coincées à l’intérieur d’une cellule et qui doivent effectuer un parcours complexe pour  aller déverser leur contenu au dehors. Une histoire bien familière.

Karukera

 « Dis maman, tu connais Karukera l’île aux belles eaux? C’est le pays de mon amie. »

7h30. Il serait temps de décoller si je veux être à 9h à l’hosto. Émilie s’est levée la première, elle a pris son petit-déjeuner dehors et il va être l’heure de partir à l’école, elle aime bien y aller à pied, elle n’a qu’à  longer le champ de canne et traverser la route pour rejoindre ses copines.

Léa a eu le droit à une petite tétée, une des dernières, travailler aux urgences est peu compatible avec un allaitement prolongé. Arthur l’emmènera chez la nounou plus tard. Je n’aime pas quitter son petit corps tout chaud, mais je n’ai guère le choix. J’inhale profondément son odeur de miel, le nez collé contre son cou, les yeux mi-clos, je la confie à Arthur qui émerge et j’y vais.

Après deux années passées sur l’île, la tiédeur de l’air ne me surprend plus quand je sors, mais elle me ravit tout autant. Finie la chair de poule, les chaussettes au lit et les jeans. Là-bas on il faut se dénuder pour être bien, c’est  plus sexy que trois couches de thermolactyl sous la couette.

La voiture est garée sous les goyaviers,  j’en attrape une pour la route. Ceinture, radio. Fabrice Drouelle présente le 13-14 sur France Inter, il  me parle de bouquins et d’actualité lointaine, n’évoque l’Outremer que rarement, et pourtant sa voix colle parfaitement aux rondeurs des paysages. Les quelques heures de décalage gagnées sur la métropole me donne l’illusion de pouvoir ralentir le temps, mais elles n’empêchent pas le regard de Marie Trintignant de mourir, le vent nous portera  résonnera pour toujours de cet amour trop fort.

Je démarre, j’ouvre les fenêtres, j’enfile les lunettes pour contrer la luminosité déjà puissante. C’est parti pour la traversée tranquille des quartiers ruraux de Lamentin, montée et descente de mornes, le début du chemin est calme, je longe des cases modestes de bord de route. Les alizés apportent encore à cette heure un soupçon de fraîcheur, entretenue par l’ombre des manguiers et arbres à pains . Je passe devant un lolo, des femmes ressortent avec quelques bananes, des hommes sont assis et jouent aux dominos en buvant.

Après une dizaine de minutes de cette route paisible et de ces raccourcis qui n’en sont pas vraiment mais reculent un peu l’arrivée inéluctable au bouchon, j’arrive pourtant à hauteur de Baie-Mahault. Et là il n’y a pas d’autre choix que de passer un entonnoir de cinq petits kilomètres de large pour accéder en Grande-terre. Je roule au pas, le soleil tape d’autant plus fort que la végétation s’est brutalement raréfié, le paysage devient clairement urbain. Les moteurs qui ronronnent s’accordent au bourdonnement de mes pensées. J’allume une cigarette pour passer le temps.

Il s’en est passé des heures depuis mon arrivée sur l’île, en 2ème semestre de mon internat en médecine générale. Elle est déjà loin cette première nuit passée le cœur serré loin des miens à l’internat de l’hôpital de Basse-Terre, réveillée aux aurores par les coqs errants. L’immersion un peu angoissante a rapidement été contrebalancée par les rencontres riches avec les autres internes, leurs conjoints et amis, tous un peu gueules cassées, qui ne se retrouvent pas si loin de leur terre d’origine par hasard. On en a bu des ti-punch  et des planteurs, mangé du poulet colombo et du thon grillé accompagné de sauce chien. Nos parents et nos amis ont fait parfois le voyage jusqu’à nous et ensemble, nous avons bien arpenté l’île, de la Soufrière à Saint-François, des bains jaunes à Port-Louis, sans oublier quelques îles alentours : Les saintes, Marie-Galante et son inoubliable Anse Feuillard, la Dominique, la Martinique.

La cigarette est totalement consumée, je suis à hauteur de La Jaille, arrivée en Grande-Terre imminente. Je reste naturellement plus attachée à la Basse-Terre, plus en relief, moins touristique et je serais bien restée du côté de Baillif si je n’avais eu l’obligation d’effectuer un stage en CHU. Ce sera le dernier stage en tant qu’interne, avant de pouvoir attaquer les remplacements. Je ne me sens pas vraiment prête, mais je suis ravie que l’exercice hospitalier prenne fin, je sais depuis longtemps que ce n’est pas ce qui me convient et j’y ai pris quelques claques…

Ainsi, j’ai appris à mes dépends que pour certains, mourir à petit feu à 40 ans d’une hématémèse  entourée de ses enfants peut dépendre de la seule volonté du gastro-entérologue de se déplacer pour faire une fibroscopie, seul moyen qui pourrait aider à comprendre d’où vient le saignement et comment y remédier. Car une fois que touts les prescriptions médicamenteuses ont été faites par téléphone, puis mises en pratique par la gentille et naïve interne de garde  et qu’elles restent inefficaces, la patiente continuant à saigner à petits flots, alors la gentille interne qui n’a jamais tenu un fibroscope ne peut pas faire plus que d’appeler au secours.
J’ai appris aussi qu’un résultat de ponction lombaire pour une suspicion de méningite n’a pas la même urgence selon l’heure de la nuit et l’humeur du biologiste. Alors Il faut s’adapter, relativiser, s’endurcir un peu, et critiquer pour éviter de reproduire ces comportements néfastes.
Ma naïveté de novice s’est étiolée, j’ai perdu la foi entière et primaire que j’avais en mes supérieurs,  ces êtres sensés et responsables qui n’ont d’autre priorité que la bonne santé des malades. Parfois, et bien ce sont des gremlins avec les paumes des mains toutes poilues.

Entrée de Pointe-à-Pitre : les seuls feux rouges sur l’île. Ça n’avance vraiment pas aujourd’hui, je vais finir par être en retard.

Nous avons bien grandi avec Arthur, notre histoire était loin d’être gagnée avant de partir. Nos différends se sont apaisés avec ce départ loin de tout, presque une fuite. Les éléments naturels omniprésents ont oxygéné notre cellule familiale qui s’est agrandie. Les couchers de soleil sur les caraïbes, depuis notre case sauvage, nous ont éloignés du superflu. Nos conditions de vie assez rustiques nous ont rendus plus disponibles l’un envers l’autre et nous avons peu à peu oublié de nous bagarrer pour le tube de dentifrice (que tu ne rebouches jamais).

J’arrive à l’hôpital, il est moins cinq et le plus dur reste à faire pour se garer, les internes n’ayant pas droit à des places réservées ; tu te gares mal, tu prends le risque de te retrouver un bel autocollant interdit de stationner sur ton pare-brise, impossible à décoller de surcroît. Pas d’autres solutions que de tenter sa chance au jour le jour, allez aujourd’hui j’investis une place tout à fait interdite à cheval sur un trottoir.

J’ai donc fait vingt kilomètres : une bonne heure de trajet. A renouveler dès ce soir si je ne suis pas de garde. C’est lors d’un trajet du retour un beau matin, que j’ai réalisé, en voyant les collines de la Basse-Terre, que je me sentais chez moi.

Au loin un avion décolle de l’aéroport situé aux Abymes. Chaque Guadeloupéen le connaît comme sa poche ce petit lieu d’échanges avec le reste du monde. J’y ai passé du temps à accompagner puis récupérer Émilie, attendre les parents, faire mes adieux aux amis qui rentraient définitivement en métropole. Et je me souviens de cette première bouffée d’air chaud qui m’avait surprise à mon arrivée, de nuit, et du chant incessant des grenouilles noctambules. Elles me manquent.

Le cordonnier aussi s’enrhume.

Je m’occupe de Léa depuis le désir de grossesse de ses parents. Je ne me souviens pas qu’il y ait eu de soucis particuliers pendant cette première étape intra-utérine, c’était  un bébé très attendu. Elle a franchi la ligne d’arrivée à temps et en parfaite santé.

Ses tous premiers mois furent exemplaires, mis à part un petit RGO bénin sans retentissement staturo-pondéral, elle donnait du areu épanoui à des géniteurs béats.

A 7 mois, Elle a eu un traumatisme crânien sans perte de connaissance, suite à un banal accident domestique: enfant dans son transat  perché sur une caisse, l’ensemble bascule et paf ! Léa se retrouve face contre terre. A croire que les parents veulent parfois susciter des vocations acrobatiques avant l’heure.  Elle a pleuré de suite. En palpant son crâne, j’ai perçu une tuméfaction temporale dure et arrondie d’environ 2 cm de diamètre  sous le fin duvet  capillaire, sans modification apparente de la peau en regard, ni douleur au toucher. Personne n’avait le souvenir d’avoir palpé de bosse à cet endroit-là auparavant. Mon cerveau a mis le turbo pour comprendre la signification de cette lésion qui ne ressemblait pas à quelque chose de  traumatique, mais qui était quand même perçue au décours d’un traumatisme.  Hésitante j’ai préféré contacter le pédiatre de garde à l’hôpital, qui m’a conforté dans l’hypothèse d’une lésion de découverte fortuite, sans relation apparente avec le choc subi. J’étais rassurée, il a suffit d’appliquer les consignes de surveillance post traumatisme crânien.

Ouf, pas besoin de courir aux urgences, plus de peur que de mal, soulagement général. Par la suite, j’ai palpé régulièrement la bosse, il n’y avait pas d’évolution fulgurante, et tout allait par ailleurs  pour le mieux  (en dehors de cette fois où, à 18 mois, j’ai du l’immobiliser seule pour la vacciner et que je lui ai enfoncé l’aiguille jusqu’à la garde, elle n’avait guère apprécié). Je me rassurais donc sur le caractère bénin de l’excroissance, avec quand même une petite loupiote clignotante qui, du fond de mes circonvolutions cérébrales, me lançait des signaux en morse « et si c’était grave ? ». La loupiote a du progressivement gagner en puissance, parce qu’un jour, sans réel élément nouveau, plus de douze mois après la chute, je me suis brutalement mise à psychoter sur sa potentielle gravité. J’ai alors contacté un neurochirurgien, qui m’a répondu que ce n’était sûrement rien mais que ça pouvait quand même être quelque chose, du style histiocytose, et là, j’ai commencé à avoir des sueurs froides en priant intérieurement pour que surtout ce ne soit rien, sinon je regretterais toute ma vie d’avoir laissé traîner. Léa a donc passé une radio du crâne qui a retrouvé une image lacunaire avec un amincissement important de l’os du crâne . Le neurochirurgien l’a revue avec un scanner fait sous anesthésie (pas facile de rester immobile à cet âge) ; l’aspect lésionnel était rassurant à priori mais il y avait une indication opératoire afin de s’en assurer et stopper le développement local. Finalement Léa a été opérée à 2 ans.

Résultat, c’était heureusement un truc tout bénin, un kyste dermoïde, avec des cheveux dedans  ( pour ceux qui veulent en savoir un peu plus sur ces kystes qui peuvent être aussi intra-crâniens : c’est ici ).

Une bonne leçon de prudence pour le médecin débutant que j’étais alors, juré-craché : plus question de laisser traîner quoique ce soit pour quiconque, les enfants en particulier, Léa sur la plus haute marche du podium de mon hyper-vigilance toute neuve.

Maintenant quand  je l’examine, je palpe son crâne et je perçois une petite zone de dépression en lieu et place de l’ancienne bosse qui me rappelle à mon incompétence passée.

Aujourd’hui, Léa a 9 ans et malgré mes bonnes résolutions de jadis, je suis dépassée par cet être si complexe. Elle a des douleurs abdominales qui durent depuis 2 ans ; un bilan hospitalier de jour a été réalisé en pédiatrie il y a 6 mois avec une possible intolérance au lactose non objectivée, le régime d’abord sans puis allégé en lactose fonctionnant plus au moins. Elle est très émotive, vite anxieuse, ce qui participe certainement à ses douleurs.  Je peine  à l’aider et ses plaintes sont de plus en plus fréquentes, dépassant largement la sphère digestive, le moindre bouton de moustique la gênant pour trouver le sommeil, le plus léger traumatisme la faisant souffrir de manière disproportionnée. Ces derniers mois, l’ensemble de ses troubles a entraîné de surcroît un absentéisme scolaire croissant. A cette occasion, elle a rencontré le psychologue qui a proposé des pistes familiales pour l’aider à retrouver une place saine d’enfant, dans l’insouciance des maux des adultes.

Depuis, le sentiment de médiocrité m’étreint. Ah! Ce mauvais médecin qui bute devant la multiplicité des plaintes et n’arrive pas à faire le tri…Je suggérerais bien à ses parents de changer de boutique, si je n’étais aussi celle qui a mis Léa au monde, maman pétrie d’imperfections, dont les paroles et les gestes ne suffisent pas à guérir son petit, même en invoquant la magie…

A ce jour la situation n’est pas encore clarifiée pour Léa qui reste de fait mon cobaye favori, à domicile vous prie-je. J’expérimente sur elle de nouvelles techniques de relaxation familiale. Tiens, l’hiver passé, j’ai décidé d’abandonner la lutte perpétuelle consistant à lui faire enfiler des chaussons. Vous savez, ces trucs en forme de chat à fourrure rose ou encore imitant la pantoufle de Cendrillon, dont l’usage assidu permet en temps normal de limiter le contact carrelage glacé/peau des pieds, afin d’opposer une résistance efficace au froid. Ce froid sournois qui, d’après ma grand-mère, adore passer par les pieds pour se propager jusqu’à la sphère O.R.L. et induire ainsi l’inexorable rhume. C’est pas pour rien que le rhume se nomme« cold » chez nos amis anglais. Et bien malgré ce haut niveau de preuve, je me suis persuadée que l’abandon systématique des chaussons sous les tables était probablement le signe de leur inutilité. Depuis, Léa marche toujours pieds nus. Et j’en suis heureuse pour elle.

Histoire de la maladie

C‘est mon père qui m’a transmis l’amour des patates. Avec lui je les ai d’abord mangées, à toutes les sauces, puis plantées, observées en train de pousser, récoltées et remangées, à d’autres sauces.

Mon père est polonais, et il paraît que là-bas on en mange des tas. Je ne l’ai jamais vérifié, je ne suis jamais allée en Pologne. C’est le mythe familial qui dit que comme j’aime tant les patates, je suis bien polonaise aussi, ce qui bien sûr m’a toujours rempli de cette fierté enfantine d’avoir quelque chose de spécial. Et puis je me sentais enfin plus forte que mon grand frère, qui lui n’aimait pas les patates en général, et la nourriture en particulier.

Du coup je me nourrissais non seulement de patates mais aussi de l’admiration paternelle.

Ma mère m’a transmis d’autre choses importantes comme le goût des livres et de l’école,  elle qui enseignait le français et l’histoire à des collégiens.

Entre patates et bouquins, je vivais ainsi une enfance assez banale dans un joli pavillon en banlieue.

Et puis j’ai grandi.

Je me suis mis à regarder mon père d’un autre œil. Mes grands yeux admiratifs se sont transformés en deux fentes palpébrales soupçonneuses. Mais quel était donc cet énergumène au comportement si aléatoire?

Je ne le reconnaissais plus, lui le père parfois colérique mais qui dans mes souvenirs encore frais, pouvait être si joueur et si blagueur. Comment avais-je pu l’aimer? J’avais du faire une monumentale erreur ; j’ai donc décidé de le haïr.

J’ai passé les années qui ont suivi dans la rébellion de l’adolescence, le cœur gorgé tour à tour de fiel et d’amour, l’esprit embrumé par les vapeurs d’alcool et la fumée sucrée du shit, les muscles tétanisés d’émotions.

Mon désir d’indépendance a été plus fort que l’instinct de destruction, j’ai rencontré l’amour, j’ai eu mon bac, j’ai quitté la maison, direction la fac de médecine dans une autre banlieue.

La médecine.

Ce n’était pas une vocation, ça n’évoquait pas grand-chose pour moi : pas de médecins dans la famille, pas de culture médicale, tout juste un généraliste, que j’aimais bien, et qui me disait ce que je voulais entendre, et avant lui un pédiatre dont je n’ai oublié ni le visage anguleux, ni la salle d’attente surchauffée véritable terrain de jeux, ni le moment où je n’ai plus jamais voulu avoir à faire à lui, lorsqu’il a fait l’erreur de vouloir me classer absolument dans un tiroir  « Stade pubertaire ».

La médecine, c’était d’abord un choix sur 3615 Ravel, au moment où en Biologie on étudiait le système immunitaire, avec un prof un peu intéressant, alors je me suis dis pourquoi pas, sans réelle conviction, et sans idée aucune de ce qui allait se passer les années suivantes.

J’ai continué à faire cuire des patates, pour nourrir ma famille en construction, véritable priorité de mon existence.

La médecine s’est peu à peu intégrée à cette vie, au quotidien de nos journées, en douce. Elle m’a aidé à me construire et à comprendre mon père, que je ne hais plus.

Toutes les bribes d’histoires de vie et de maladie, toutes les confessions que je reçois, résonnent en moi d’une façon ou d’une autre, et continuent à me façonner. Il est trop tard pour changer de prisme, et celui-ci me convient.

Ma seule angoisse médicale, au fond, est de développer une allergie à la patate (et oui, ça existe).

 

Licence créative

%d blogueurs aiment cette page :