1 bouffée matin et soir

UN PEU D'AIR

Catégorie: Pronostic

Installation en médecine générale : sous réserve.

« Alors, ça y-est, tu t’installes ? Félicitations !»

Après le « Alors, tu t’installes quand ?» récurrent de mes nombreuses années de remplacement en médecine générale libérale et mes réponses évasives, mes amis et connaissances avaient perdu tout espoir de me voir passer le cap. Leur ton guilleret me laisse penser qu’ils sont contents pour moi, voilà qui me fait plaisir pour eux.

Alors comment expliquer que je ne passe pas mes journées à sautiller en fredonnant un air gai-chic-et-entraînant, et que je n’évoque pas cette nouvelle vie professionnelle avec l’emphase qu’on attend de moi?

Ne nous méprenons pas : je suis globalement satisfaite. Le cabinet est sympa, et les conditions de travail de cette collaboration débutante avec Docteur Senior, auquel je succéderai bientôt, sont proches de la perfection à laquelle j’aspire :

cabinet_de_rêve

→         C’est un cabinet individuel :

        Il paraît que l’avenir est au cabinet de groupe: c’est possible, mais vu les difficultés administratives et les distensions  constatées dans plusieurs de ces cabinets, j’ai fui cette option.  J’apprécie vraiment ma tranquillité, d’autant que les locaux sont plutôt bien foutus, tant pour éviter l’enchaînement de patients sans discontinuer, que pour ma sérénité vésicale .

       On me rétorquera que l’isolement est un facteur de fragilité : que nenni ! Je ne suis pas isolée, grâce à la Formation Médicale Continue et grâce à twitter.

       Je veux bien, un jour, intégrer un cabinet de groupe, mais alors ce sera le must, ce sera une MUST (Maison Universitaire de Santé), où les tâches administratives seront réduites au minimum pour laisser du temps pour le soin (et mes collègues seront tous des amours).

→          Je suis géographiquement idéalement située, en périphérie d’une grande ville, les urgences à 10 minutes, la campagne à 2 minutes. N’ayant ni l’âme ni la technicité d’une urgentiste, cela me rassure.

→          J’ai un secrétariat à distance et donc peu d’appels en consultation. Alors oui, c’est moi qui scanne le courrier, fait ma compta, gère les consommables. Mais avec le développement numérique, j’espère pouvoir gagner un peu de temps.

→           Il  y a peu de charges de cabinet et j’ai pu démarrer mon activité après avoir emprunté 3000 euros, ce qui est peu par rapport au coût de la création d’un cabinet de toutes pièces.

          Le transfert de patientèle se fait en douceur,  ceux qui préfèrent voir mon collaborateur peuvent encore le faire jusqu’à ce qu’il parte en retraite dans quelques mois. D’ici là ils ont le temps de m’essayer !

essai gratuit

– Alors, heureuse?

       Quant à moi j’ai le temps de faire leur connaissance, d’envisager tranquillement les ajustements nécessaires à leur prise en charge quand ils deviendront « mes » patients ( et de commencer en douceur à leur expliquer qu’il n’est pas nécessaire de venir à J1 pour un simple rhume).

→         Et déjà, après 4 mois de collaboration, certains patients me témoignent leur attachement :

« Dites, docteur, vous resterez hein quand Docteur Senior partira. Vous n’allez pas nous abandonner, hein ? »

La peur de l’abandon ! Mais qu’est-ce qui peut bien leur faire penser ça ? Ce n’est pas comme si la population médicale était vieillissante! L’âge moyen des médecins sur ma commune avant mon arrivée était de…. 61 ans. Ah oui, quand même!!!… La prime jeunesse en quelque sorte !

vieilledame_florence-detlor

Florence Detlor n’est pas médecin généraliste, ni médecin tout court d’ailleurs. Mais elle a un beau sourire et de nombreuses années derrière elle. Rien de tel pour aborder la tristounette démographie médicale.

Que dit le dernier Atlas national de la démographie médicale en france (2013), édité par l’ordre?

→ Il dit que le nombre des généralistes (en bleu) ne cessent de diminuer, et les projections à 5 ans vont dans le même sens.

effectifsspégé

Atlas National de la démographie médicale en France, situation au 1er janvier 2013 – page17

→ Il dit aussi que sur l’ensemble des médecins inscrits à l’ordre, 25 % ont de plus de 65 ans, 15% moins de 40 (les chiffres sont a peu de choses près identiques pour les spécialistes et les généralistes). De fait cela ne va pas être facile de renouveler le pool des retraités!

pyramideâges

Atlas National de la démographie médicale en France, situation au 1er janvier 2013 – page 20

→ La synthèse concernant les généralistes est sans appel : les  médecins généralistes libéraux seront bientôt tous grabataires ! la colonne progression ne contient que des chiffres négatifs.

Je pense être en mesure d’affirmer que nous sommes sur la mauvaise pente!

synthèsedémog

Atlas National de la démographie médicale en France, situation au 1er janvier 2013 – page 154

Pour ma part je n’ai pas l’intention de battre les records du nombre de patients vus à l’heure. Je suis lente et ne sais ni ne souhaite faire autrement. Je serai donc dans l’incapacité d’absorber ne serait-ce qu’une partie des patientèles énormes des médecins sur le départ, en dehors de celui dont je prends la suite.

 Qui est RA-VI.

 Et qui m’a dit :

« Vous ne pouvez pas imaginer comme je suis content que vous preniez ma suite. C’est inespéré. Je vais pouvoir partir l’esprit tranquille  ».  

smiley

Et bien je suis contente de faire un heureux. Oui, je serai là lors de son départ, et je vais m’occuper de ses patients, et ceux qui le désireront deviendront les miens.  Et je vais tenter d’allier un exercice professionnel heureux à une vie de famille réussie.

Parce que ce job -MON job-, qui offre tant de diversité, de surprises, de rencontres singulières, c’est vraiment celui que je veux faire.

Alors, je vais essayer.

Mais je ne promets pas d’y arriver si la situation de la médecine générale ne s’améliore pas!!!

Si la charge de travail est trop importante et que la qualité des soins ne me satisfait pas, si les instances administratives et les politiques nous en demandent toujours plus sans reconnaissance, alors je partirai. Je n’en arriverai pas, et encore moins .

dessin-jeu-pendu-perdu-

– Perduuuuu!!!

Je préfère plutôt en arriver à ce dont Docteur Senior avait peur : « abandonner »  mes patients, terme s’il en est porteur de la culpabilité de générations de médecins dévoués et prêts à sacrifier leur vie personnelle afin de contenir l’hémorragie d’un système de santé polytraumatisé.

Je travaille déjà personnellement à un plan B, et je sais que je ne suis pas la seule à me créer une porte de sortie. Je serai vraiment navrée de laisser un cabinet vacant, des patients sans médecin généraliste  mais je ne me leurre pas: toute seule je ne peux pas sauver la médecine générale.

La direction que je choisirai de prendre dépend des choix qui seront faits prochainement:

 Urgent: Il faut rendre la médecine générale attractive ! Elle le mérite!

→ En revalorisant son image au sein de l’université et de l’hôpital où elle est trop souvent dénigrée, mais aussi auprès de la population pour que le rôle de soins primaire soit compris et admis. Que l’idée reçue que le généraliste est un sous-spécialiste soit vivement combattue, leur complémentarité défendue.

 → En l’intégrant à la formation des futurs médecins tout au long de leur parcours. Cela ne peut et ne doit pas être optionnel.  

→  En créant des conditions d’exercice décentes, afin de pouvoir déléguer un maximum de tâches non médicales sans que le médecin soit financièrement pris à la gorge.

Un médecin généraliste heureux, ce sont des patients mieux soignés et des vocations en pagaille!

Alors oui, d’accord, je m’installe;  Sous réserve que les paysages médicaux de demain ne soient pas

#PrivésDeMG

L'avenir de la MG, un thème d'actualité, c'est aussi sur tous ces blogs, à toutes ces bonnes adresses:


Delta Charlie Delta

Delta Charlie Delta, Louis Garrel dans « Les chansons d’amour » (un film de Christophe Honoré, 2007)

tree3

Le gris-bleu maussade des murs de l’appartement nous incite à sortir respirer l’air de la ville. Nous descendons les quelques marches vers l’extérieur, passons devant la porte de notre voisin du dessous, provoquant sans surprise une salve d’aboiements aigus et agités. Nous pouffons en remuant la tête toutes langues dehors, dans une tentative d’imitation de Bob, caniche supposé idiot, et quand nos pieds rencontrent enfin les pavés de la ruelle, ils sautillent, insouciants. C’est ensuite en entrechats et sauts de biche que nous traversons la rue, évitant les excréments qui la jonchent, à croire que Bob souhaite nous punir de notre impertinence. Cela ne dure pas, nous arrivons sur les artères aux larges trottoirs, et bientôt nous sommes dans la rue Championnet. La circulation nous fais taire un moment, ni l’un ni l’autre n’aimons l’ambiance polluée et bruyante de la capitale.

Notre cadence s’apaise lorsque nous atteignons les rues plus calmes du piémont montmartrois. Arthur passe du temps les yeux au ciel, admirant l’architecture, tandis que mon regard cherche l’horizon. Le passage des encombrants semble imminent et nous nous extasions des trésors laissés sur le trottoir, comme ce canapé en similicuir bordeaux posé de guingois contre un mur, avec ses coussins un peu aplatis qui le rendent presque vivant. J’imagine ses propriétaires qui y ont posé leurs fesses, pourquoi l’abandonnent-il? La lassitude de l’objet, l’envie de nouveauté? Un déménagement? Un mort? Continuant d’avancer, nous réinventons son histoire, théâtre de meurtres incestueux, taché d’urine féline et d’humeurs de toutes sortes, et nos élucubrations achèvent définitivement de nous convaincre de ne pas le récupérer au retour.

Voilà les arbres tant attendus du cimetière Saint-Vincent. Nous pénétrons guillerets entre ses murs. La verdure nous manque au quotidien et nous ne sommes pas mécontents que les morts aient le privilège d’avoir un peu de nature à disposition, avec la tranquillité assortie au lieu en prime. Nous flânons entre les tombes aux pierres grises tachetées de lumière, quelques rayons tièdes se frayant un passage entre le feuilles bruissantes toutes neuves de ce mois d’avril. Tiens, c’est ici que Marcel Aymé a pris ses derniers quartiers en 1967, je ne m’imaginais pas croiser un jour celui dont j’ai dévoré enfant les contes rouges et bleus!

Les autres noms me sont tout à fait inconnus. Nous déchiffrons quelques plaques presque effacées, réécrivons  l’histoire probablement tragique de cet homme et cette femme morts le même jour. Certaines tombes sont couvertes de fleurs fraîches et nous les évitons de peur de croiser un parent éploré, préférant les vieilles pierres solitaires, envahies par la mousse. Nous nous asseyons au bord d’une tombe dont la pierre est fendue, en contrebas d’un mausolée terne. Arthur allume une cigarette. Lors de notre dernière visite ici, il m’aurait également allumé la mienne. C’eût été sans compter sur la force de l’embryon qui a décidé de s’agripper à mes entrailles et qui déjà décide de ce qui lui convient ou pas. Nos regards se posent ensemble sur une tombe jouxtant la nôtre, anormalement étroite et courte, et nous frissonnons de concert, parcourus d’une émotion nouvelle et insoutenable.

Nos trois cœurs battent un peu plus fort, un peu plus vite, nous partageons quelques biscuits en regardant un oiseau en picorer quelques miettes. Je raconte le jour de l’enterrement de mon grand-père et le souvenir aigu du Pif que je lisais ce jour-là, Arthur évoque son cousin trouvé mort dans son couffin. Je revois les visages souriants et encore lisses de Lolo et Juju, morts sans prévenir. Je devine derrière les pierres tombales d’autres morts, abandonnés, victimes des guerres et de la barbarie humaine, dont les histoires atroces m’ont marquée à jamais.

Nous ne sommes pas certains qu’il n’y aura pas d’autres histoires terrifiantes, et des tas de morts injustes, ni que nous serons toujours vivants demain. Mais le souffle de vie qui nous anime nous donne l’illusion d’éloigner la mort. Tandis que les rayons du soleil faiblissent et que les tombes s’assombrissent, nous respirons l’air doux à pleins poumons, narguant quelque peu la population locale. Nous empruntons le chemin du retour main dans la main, abandonnant nos fantômes aux portes du cimetière. Au passage nous récupérons sur le trottoir, couchée sur un matelas éventré, une chaise d’enfant en bois dont nous avons décidé de prolonger la vie.

 

%d blogueurs aiment cette page :