1 bouffée matin et soir

UN PEU D'AIR

Exocytose

golgi

« L’appareil de Golgi participe activement au processus de sécrétion c’est-à-dire au processus qui procède à la libération des produits finis hors de la cellule qui les a produits. L’appareil de Golgi sert d’organe de traitement, d’entreposage et d’emballage des produits de sécrétion fabriqués au niveau du réticulum endoplasmique rugueux, ceci jusqu’à ce que la cellule reçoive la commande de sécréter. Au moment de la livraison, les vésicules de sécrétion se fusionnent à la membrane cytoplasmique et quittent la cellule par exocytose.¹« 

Depuis l’intérieur de son cocon utérin, Émilie perçoit la musique ronronnante du phrasé professoral, la voix grave l’enveloppe toute entière de ses vibrations, et elle aime ça. Sa mère, une fesse de travers sur le minuscule banc de l’amphi, se demande si le cours s’achève bientôt, elle est pressée de rentrer pour s’affaler sur son lit et végéter un peu en attendant Arthur. Il lui apportera peut-être un peu de riz cantonais de ses livraisons, qu’ils pourront partager en se racontant leur journée. Alors Émilie reconnaitra les voix familières et quelques heures plus tard, lorsque ses parents dormiront, elle sentira dans sa bouche un léger goût de sauce soja. Ce n’est pas ce qu’elle préfère, et elle se rebelle un peu, remuant bras et jambes comme pour élargir son antre, réveillant sa mère au passage.

Après quelques mois de cette vie au départ confortable, mais qui devient de plus en plus étriquée, Émilie aspire à de grands espaces et décide de s’évader de la prison maternelle. Elle y parvient au prix des hurlements de sa génitrice, comme si cette dernière voulait lui signifier l’intensité du déchirement de la séparation. Pas question de ne rien dire, Émilie crie aussi, et voilà que la dame et le monsieur dont les voix lui sont familières pleurent de concert et la prennent dans les bras à tour de rôle, c’est chaud, c’est doux, elle s’endort en tétant, ouf pas de saveur soja dans ce liquide là.

La dame et le monsieur ont l’air de vouloir rester tout le temps avec elle, alors elle utilise leurs membres telles des lianes, s’agrippant autour de leurs troncs pour recevoir sa pitance affective et nutritive. Elle comprend bientôt qu’ils sont d’accord pour s’appeler papa et maman, vu leurs visages béats et leurs rires un tantinet stupides quand elle produit les syllabes magiques. Bon, une fois qu’elle a fait plusieurs fois le tour des énergumènes et qu’elle commence à les cerner, elle aimerait bien voir un peu le monde autour. A force d’exercices intensifs de musculation, ses jambes veulent bien porter le poids de son corps et l’autoriser d’abord à de petits déplacements en milieu fermé, puis une fois qu’elle a prouvé à papa-maman qu’elle peut passer par-dessus le parc, en avant pour explorer l’ailleurs!

Elle s’est vite rendue à l’évidence: l’autonomie ne plaît pas toujours aux grands, vu les sourcils froncés qui commencent à fleurir et les NON-avec-index-pointé-remuant qui s’y ajoutent. Pourtant, quoi de plus excitant que de monter sur le lit et de s’approcher de la fenêtre ouverte pour regarder dehors depuis le 7è étage? Il faut trouver d’autres moyens de se mettre les parents dans la poche, alors elle rigole à leurs blagues incompréhensibles et met ses cacas dans le pot, et ça marche!

Ce n’est pas tout de comprendre les deux rigolos avec qui elle vit,  il y a toujours plus de nouvelles personnes qui gravitent autour d’elle, et on dirait bien que les grands n’ont pas tous le même mode d’emploi. Même papy ne fonctionne pas pareil durant deux minutes d’affilée: la première il fait une séance de chatouille et la seconde il ne parle plus ou l’envoie balader.

Heureusement il y a aussi des petites personnes comme elle avec qui elle se sent libre de s’exprimer et si ça lui chante de faire semblant d’être orpheline. Ça fait du bien, surtout que chez elle il y a de l’eau dans le gaz et qu’elle est ballotée entre deux maisons pendant toute une année, de quoi être en colère après les adultes qui, d’après le contrat, étaient sensés lui offrir un cadre de vie stable.

Mazette, l’école c’est trop cool, elle s’y sent bien, on encourage ses progrès et ça donne envie d’en faire encore. Elle veut grandir! Vers 7 ans elle commence à s’affirmer, ses parents n’ont d’autre choix que de se remettre en question. Ils la mettent à l’épreuve en partant tous les trois à 6000 kilomètres de ses repères, on va voir si tu es vraiment grande tiens! Elle s’adapte au pays et joue un peu avec leurs nerfs en s’amusant à devenir un garçon. C’est pas comme si sa mère ne lui avait pas déjà raconté qu’elle-même était un garçon manqué quand elle était enfant. Alors, où est le problème?

Bon une fois qu’ils se sont fait à l’idée qu’elle pouvait être différente de ce qu’ils imaginaient, ils la mette à nouveau à l’épreuve et lui font le coup de la petite sœur, le jeu commence à se corser sévère! Donc, la petite sœur s’appelle Léa. Elle l’aime, c’est un fait. Mais parfois aussi, elle la déteste de provoquer chez les parents ces sourires béats.

Quand Léa sait courir, ils font le grand voyage du retour pour atterrir en zone inconnue, histoire que ce ne soit pas trop facile pour elle non plus. Mais Émilie relève le défi et s’adapte à nouveau, se lie d’amitié avec les enfants du village et continue à vouloir grandir, réclamant un peu plus d’autonomie au fur et à mesure qu’elle avance en âge : le portable (ils suffit de persévérer intelligemment dans la demande, en commençant à un âge où on ne l’espère même pas, par exemple 11 ans, en redemandant régulièrement tous les mois, en en parlant à son tonton qui vous file son ancien portable à 13 ans et hop,le tour est joué!), les sorties pour lesquelles il faut ruser et surtout toujours être progressif. Ils peuvent bien comprendre qu’elle a besoin de respirer, surtout qu’ils lui ont sympathiquement imposé une deuxième petite sœur pour ses 12 ans…

Collégienne, Émilie connaît de vrais passages à vide et de bouleversements de l’âme,  l’approche du lycée l’angoisse, et ses parents dont elle veut à la fois se détacher et dont elle attend le soutien, ont du mal à la comprendre comme ils le souhaiteraient, lui serinant que c’est super de grandir, qu’on fait ce qu’on veut, génial, m’enfin quand elle les regarde elle ne voit pas bien en quoi c’est si génial de ne toujours pas savoir ce que tu veux faire quand tu commences à avoir des cheveux blancs.

Lycéenne, chaque année est un pas de plus vers l’envol mais l’enjeu est trop lourd, et la dernière année elle recule de quelques pas, réclamant attention et câlins, comme pour mettre le temps en pause avant de prendre son élan et s’extraire de la cellule familiale. Les parents, occupés corps et âmes à s’inquiéter parce qu’ils ne la sentent pas prête, ne se rendent même pas compte que eux non plus ne sont pas prêts. Bref, elle doit faire tout le boulot pour tout le monde, à se demander qui est né en premier.

A la rentrée cette année, Émilie est assise du bout des fesses sur le minuscule banc d’un amphi. Elle écoute la voix du prof qui lui raconte des histoires de vésicules coincées à l’intérieur d’une cellule et qui doivent effectuer un parcours complexe pour  aller déverser leur contenu au dehors. Une histoire bien familière.

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Chère Paula

Bolquère, 13 juillet  1989

Ma très chère Paula,

Déjà quatre jours que nous ne nous sommes pas vues, et tu me manques terriblement.

Je suis passée chez ma grand-mère, et je m’y suis ennuyée comme un rat mort, malgré mes auto-tentatives de rigolades devant la glace en faisant le poireau mais imiter un poireau n’a pas la même saveur en solitaire. J’ai lu pour passer le temps.  Le pays d’octobre, de Ray Bradbury, génial, rappelle moi de te le passer. J’ai  aussi usé moultes piles dans mon walkman, et mon index fatigue à rembobiner  Jumping someone else’s train et My girl, c’est plus fort que moi.

Nous sommes arrivés à Bolquère hier. Ca me fait tout drôle de me dire que j’ai appris la mort de mon grand-père ici, un jeudi il y a 4 ans. Je ne suis plus la même. A l’époque la fille du directeur était mon amie. Je ne sais pas si on s’entendrait encore, mais décidément, unlucky, elle est en vacances chez sa mère… Elle avait aussi une grosse chienne noire que j’aimais beaucoup (si, si! Je sais que tu as du mal à y croire mais ce chien là était vraiment différent),  disparue elle aussi. Je vis au milieu de fantômes.

J’ai appelé Mathias hier. J’ai du attendre l’heure du repas pour être peinard, le téléphone est dans les escaliers communs. J’ai utilisé toutes mes pièces jaunes, tout ça pour pas grand-chose. Il m’a énervé, je ne sais pas si j’ai envie de le revoir. Là, tout de suite maintenant : il me dégoûte. Il était limite agressif à vouloir savoir avec qui j’étais, je lui ai dit qu’il y avait bien quelques gueules, même si en vrai ils sont tous moches et boutonneux (y’en a un, tu verrais, on voit plus ses yeux au milieu des pustules). Au final on ne s’est pas dit grand-chose, je suis sensée le rappeler demain soir mais je crois que je ne vais pas le faire. Moi qui croyais que c’était l’amour de ma vie, il a tout gâché.

J’ai réussi à aller m’en griller une après le coup de téléphone, j’y aurais bien mis une petite boulette mais ça craignait trop d’avoir les yeux explosés à table. Déjà qu’on a choqué mon père à vie ! Mémorable souvenir : lui, tout souriant faisant son footing et nous, allongées dans l’herbe du terrain vague, et cette tronche qu’il a tirée en voyant la fumée. Je ne me vois pas lui en rajouter en arrivant avec des yeux de lapin.
Quoi qu’il est  vraiment tellement con, difficile de faire pire. Quand je pense qu’il ne m’a pas cru quand je lui disais que ça dealait au collège, à l’époque (la bonne !) où nous avions été nommées particules du « noyau pourri de la classe ». Dès fois j’aimerais disparaître devant tant de connerie, je me demande comment j’ai pu le supporter avant.

Dans ces moments là, je pense à toi et tout s’éclaire. Ma sœur, grâce à toi je n’ai plus peur (rime pourrie, excuse).

Demain ils veulent m’emmener au resto pour mon anniversaire, je préfèrerais clairement rester dans mon lit et fêter ça tranquille avec ce qui me reste de truc à rigoler. Le rêve serait que tu me rejoignes. Allez, plus que 5 jours.
Au secours, c‘est trop long !!!

Love xxxx

Natalia

Llo, 13 Juillet 2012

Ma très chère Paula,

Voilà bien longtemps que je n’ai pas pris la plume. Pourtant je pense à toi souvent.

Nous sommes dans les Pyrénées Orientales, en vacances. Nous avons fait une étape de deux jours chez mes parents. Ma foi, les discussions y sont toujours aussi pauvres, et à part manger nous n’avons pas fait grand-chose.
Mon père se traite à coups d’anxiolytiques, il fait moins d’épisodes dépressifs, il est plus égal sur la durée, quoi que parfois très injuste avec ma mère… Égoïstement je suis très contente d’habiter suffisamment loin pour ne pas vivre ça au quotidien. Je ne m’y attendais pas mais mon frère a eu quelques épisodes de prostration, il ressemble de plus en plus au paternel. Ce qui le sauvera est la conscience qu’il en a.
Si les petites n’avaient pas réclamé de voir leurs grands-parents, je ne suis pas sûre qu’on y serait passé. Au retour on rentrera direct.

La maison que nous avons louée ici est vieillotte mais si rassurante, je me sens bien dans les paysages de mes étés d’enfance. Il y a des fraises des bois, beaucoup, ça sent déjà la tarte ! Les filles s’occupent bien. Juliette et Léa se chamaillent à qui poussera la poussette de la poupée (j’aurais du en prendre deux), mais elles sont inséparables. Emilie tapote sur son mobile. Elle a eu son bac! Tu te rends compte ?

Je me souviens du bonheur que j’avais eu en tenant ma petite cousine dans les bras quand j’étais ado, et une poignée d’années plus tard c’était mon bébé qui s’y  lovait douillettement! Depuis, elle a bien pris 120 cm et je n’arrive plus à la porter.

J’ai l’impression de n’avoir rien vu passer depuis cet été là, celui au bout duquel Mathias n’est jamais revenu. Ses parents l’ont emmené en vacances et ne sont juste pas rentré, drôle de manière de faire. Finalement ça m’avait plutôt arrangé, même si du coup notre histoire est resté en suspens. Pour corser la séquence Nostalgie, j’ai la radio allumée qui chante From now on, et me propulse presque 25 ans en arrière quand on traînait nos basques entre chez moi et chez toi, chez l’une et le collège, chez l’autre et la ville, rendez-vous à la passerelle !

Peut-être qu’un jour je lui dirai que je ne l’aimais déjà plus. En attendant j’ai coupé tous les ponts. Il y a  trois ans, il semblait avide de vouloir s’expliquer au sujet de cet épisode de sa vie. Arthur n’apprécie guère la possibilité d’une rencontre, je le comprends. Rencontrer ses ex, surtout le premier grand amour, c’est un peu casse-gueule pour un couple, même s’il a résisté jusque là à l’épreuve du temps!

Les années passent, Émilie va quitter le foyer, nous avons encore un peu de répit mais inéluctablement ses sœurs suivront. Je ne sais pas si alors, quand nous nous retrouverons tous les deux avec Arthur, nous aurons enfin trouvé un semblant d’équilibre. Personnel. Professionnel. Mon boulot me plaît mais je me demande toujours comment j’ai vraiment envie de l’exercer, je n’ai pas envie de me mettre la corde au cou en m’installant, mais je suis toujours en insécurité en ne m’installant pas. Je veux passer du temps en famille et avoir du temps pour moi. Le beurre et l’argent du beurre, syndrome d’insatisfaction chronique ? peut-être que ça m’empêche (faussement) de vieillir ? Quand je vois des gens de mon âge en consultation, je les observe toujours avec beaucoup d’étonnement et de curiosité, parce qu’ils me semblent si mûrs parfois, que j’ai l’impression qu’ils ont cent ans et moi quinze.

Et pourtant demain  je rajoute un an au compteur. Pourvu qu’il y ait du gâteau!

Avec tout ça on ne se voit pas. Ta petite doit marcher déjà ! J’aimerai qu’on s’évade un peu ensemble quand nos moyens nous le permettront. Avant d’être des vieilles peaux. On rigolera de rien et le monde entier pensera qu’on se fout de lui. On dormira dans le même lit, mais sans chat sur la tête, et tu t’endormiras, bercée par mon monologue.

Bisouxxxx

Natalia

Karukera

 « Dis maman, tu connais Karukera l’île aux belles eaux? C’est le pays de mon amie. »

7h30. Il serait temps de décoller si je veux être à 9h à l’hosto. Émilie s’est levée la première, elle a pris son petit-déjeuner dehors et il va être l’heure de partir à l’école, elle aime bien y aller à pied, elle n’a qu’à  longer le champ de canne et traverser la route pour rejoindre ses copines.

Léa a eu le droit à une petite tétée, une des dernières, travailler aux urgences est peu compatible avec un allaitement prolongé. Arthur l’emmènera chez la nounou plus tard. Je n’aime pas quitter son petit corps tout chaud, mais je n’ai guère le choix. J’inhale profondément son odeur de miel, le nez collé contre son cou, les yeux mi-clos, je la confie à Arthur qui émerge et j’y vais.

Après deux années passées sur l’île, la tiédeur de l’air ne me surprend plus quand je sors, mais elle me ravit tout autant. Finie la chair de poule, les chaussettes au lit et les jeans. Là-bas on il faut se dénuder pour être bien, c’est  plus sexy que trois couches de thermolactyl sous la couette.

La voiture est garée sous les goyaviers,  j’en attrape une pour la route. Ceinture, radio. Fabrice Drouelle présente le 13-14 sur France Inter, il  me parle de bouquins et d’actualité lointaine, n’évoque l’Outremer que rarement, et pourtant sa voix colle parfaitement aux rondeurs des paysages. Les quelques heures de décalage gagnées sur la métropole me donne l’illusion de pouvoir ralentir le temps, mais elles n’empêchent pas le regard de Marie Trintignant de mourir, le vent nous portera  résonnera pour toujours de cet amour trop fort.

Je démarre, j’ouvre les fenêtres, j’enfile les lunettes pour contrer la luminosité déjà puissante. C’est parti pour la traversée tranquille des quartiers ruraux de Lamentin, montée et descente de mornes, le début du chemin est calme, je longe des cases modestes de bord de route. Les alizés apportent encore à cette heure un soupçon de fraîcheur, entretenue par l’ombre des manguiers et arbres à pains . Je passe devant un lolo, des femmes ressortent avec quelques bananes, des hommes sont assis et jouent aux dominos en buvant.

Après une dizaine de minutes de cette route paisible et de ces raccourcis qui n’en sont pas vraiment mais reculent un peu l’arrivée inéluctable au bouchon, j’arrive pourtant à hauteur de Baie-Mahault. Et là il n’y a pas d’autre choix que de passer un entonnoir de cinq petits kilomètres de large pour accéder en Grande-terre. Je roule au pas, le soleil tape d’autant plus fort que la végétation s’est brutalement raréfié, le paysage devient clairement urbain. Les moteurs qui ronronnent s’accordent au bourdonnement de mes pensées. J’allume une cigarette pour passer le temps.

Il s’en est passé des heures depuis mon arrivée sur l’île, en 2ème semestre de mon internat en médecine générale. Elle est déjà loin cette première nuit passée le cœur serré loin des miens à l’internat de l’hôpital de Basse-Terre, réveillée aux aurores par les coqs errants. L’immersion un peu angoissante a rapidement été contrebalancée par les rencontres riches avec les autres internes, leurs conjoints et amis, tous un peu gueules cassées, qui ne se retrouvent pas si loin de leur terre d’origine par hasard. On en a bu des ti-punch  et des planteurs, mangé du poulet colombo et du thon grillé accompagné de sauce chien. Nos parents et nos amis ont fait parfois le voyage jusqu’à nous et ensemble, nous avons bien arpenté l’île, de la Soufrière à Saint-François, des bains jaunes à Port-Louis, sans oublier quelques îles alentours : Les saintes, Marie-Galante et son inoubliable Anse Feuillard, la Dominique, la Martinique.

La cigarette est totalement consumée, je suis à hauteur de La Jaille, arrivée en Grande-Terre imminente. Je reste naturellement plus attachée à la Basse-Terre, plus en relief, moins touristique et je serais bien restée du côté de Baillif si je n’avais eu l’obligation d’effectuer un stage en CHU. Ce sera le dernier stage en tant qu’interne, avant de pouvoir attaquer les remplacements. Je ne me sens pas vraiment prête, mais je suis ravie que l’exercice hospitalier prenne fin, je sais depuis longtemps que ce n’est pas ce qui me convient et j’y ai pris quelques claques…

Ainsi, j’ai appris à mes dépends que pour certains, mourir à petit feu à 40 ans d’une hématémèse  entourée de ses enfants peut dépendre de la seule volonté du gastro-entérologue de se déplacer pour faire une fibroscopie, seul moyen qui pourrait aider à comprendre d’où vient le saignement et comment y remédier. Car une fois que touts les prescriptions médicamenteuses ont été faites par téléphone, puis mises en pratique par la gentille et naïve interne de garde  et qu’elles restent inefficaces, la patiente continuant à saigner à petits flots, alors la gentille interne qui n’a jamais tenu un fibroscope ne peut pas faire plus que d’appeler au secours.
J’ai appris aussi qu’un résultat de ponction lombaire pour une suspicion de méningite n’a pas la même urgence selon l’heure de la nuit et l’humeur du biologiste. Alors Il faut s’adapter, relativiser, s’endurcir un peu, et critiquer pour éviter de reproduire ces comportements néfastes.
Ma naïveté de novice s’est étiolée, j’ai perdu la foi entière et primaire que j’avais en mes supérieurs,  ces êtres sensés et responsables qui n’ont d’autre priorité que la bonne santé des malades. Parfois, et bien ce sont des gremlins avec les paumes des mains toutes poilues.

Entrée de Pointe-à-Pitre : les seuls feux rouges sur l’île. Ça n’avance vraiment pas aujourd’hui, je vais finir par être en retard.

Nous avons bien grandi avec Arthur, notre histoire était loin d’être gagnée avant de partir. Nos différends se sont apaisés avec ce départ loin de tout, presque une fuite. Les éléments naturels omniprésents ont oxygéné notre cellule familiale qui s’est agrandie. Les couchers de soleil sur les caraïbes, depuis notre case sauvage, nous ont éloignés du superflu. Nos conditions de vie assez rustiques nous ont rendus plus disponibles l’un envers l’autre et nous avons peu à peu oublié de nous bagarrer pour le tube de dentifrice (que tu ne rebouches jamais).

J’arrive à l’hôpital, il est moins cinq et le plus dur reste à faire pour se garer, les internes n’ayant pas droit à des places réservées ; tu te gares mal, tu prends le risque de te retrouver un bel autocollant interdit de stationner sur ton pare-brise, impossible à décoller de surcroît. Pas d’autres solutions que de tenter sa chance au jour le jour, allez aujourd’hui j’investis une place tout à fait interdite à cheval sur un trottoir.

J’ai donc fait vingt kilomètres : une bonne heure de trajet. A renouveler dès ce soir si je ne suis pas de garde. C’est lors d’un trajet du retour un beau matin, que j’ai réalisé, en voyant les collines de la Basse-Terre, que je me sentais chez moi.

Au loin un avion décolle de l’aéroport situé aux Abymes. Chaque Guadeloupéen le connaît comme sa poche ce petit lieu d’échanges avec le reste du monde. J’y ai passé du temps à accompagner puis récupérer Émilie, attendre les parents, faire mes adieux aux amis qui rentraient définitivement en métropole. Et je me souviens de cette première bouffée d’air chaud qui m’avait surprise à mon arrivée, de nuit, et du chant incessant des grenouilles noctambules. Elles me manquent.

MÉDECINE GÉNÉRALE 2.0, Les propositions des médecins généralistes blogueurs pour faire renaître la médecine générale

J’ai un beau métier. Et pourtant depuis des mois je m’interroge sur l’avenir de ma profession. Trop d’indices pointent une médecine générale fragile: l’accès aux soins se détériore, les conditions d’exercice aussi. Les patients ont parfois du mal à être pris en charge dans des délais raisonnables. Les médecins généralistes sont peu reconnus, leurs compétences mises en doute, leur confiance en eux malmenée.

Mais si le tableau actuel et sombre, il existe bel et bien des solution  pour éclairer l’avenir. Le texte qui suit propose une autre vision de la médecine générale, une médecine forte et indispensable, au cœur du système de soins, une médecine générale courageuse et réaliste, qui se propose d’apporter des solutions à l’épineux problème des déserts médicaux.

Ce texte a été rédigé par des médecins généralistes blogueurs puis discuté et approuvé par d’autres (voir liste en fin d’article) avec l’aide et le soutien de médecins généralistes non blogueurs et de spécialistes, sans oublier Twitter qui nous a mis en relation et qui chaque jour nous permet d’échanger et de rompre l’isolement professionnel parfois bien réel de nos cabinets.

C’est donc ensemble que 24 généralistes blogueurs ont choisi de publier ce texte sur leurs blogs respectifs et espèrent pouvoir mettre la médecine générale au cœur d’un débat constructif.

 

« 

Médecine générale 2.0

Les propositions des médecins généralistes blogueurs pour faire renaître la médecine générale

Comment sauver la médecine générale en France et assurer des soins primaires de qualité répartis sur le territoire ? Chacun semble avoir un avis sur ce sujet, d’autant plus tranché qu’il est éloigné des réalités du terrain.

Nous, médecins généralistes blogueurs, acteurs d’un « monde de la santé 2.0 », nous nous reconnaissons mal dans les positions émanant des diverses structures officielles qui, bien souvent, se contentent de défendre leur pré carré et s’arc-boutent sur les ordres établis.

À l’heure où les discussions concernant l’avenir de la médecine générale font la une des médias, nous avons souhaité prendre position et constituer une force de proposition.

Conscients des enjeux et des impératifs qui sont devant nous, héritages d’erreurs passées, nous ne souhaitons pas nous dérober à nos responsabilités. Pas plus que nous ne souhaitons laisser le monopole de la parole à d’autres.

Notre ambition est de délivrer à nos patients des soins primaires de qualité, dans le respect de l’éthique qui doit guider notre exercice, et au meilleur coût pour les budgets sociaux. Nous souhaitons faire du bon travail, continuer à aimer notre métier, et surtout le faire aimer aux générations futures de médecins pour lui permettre de perdurer.

Nous pensons que c’est possible.

Sortir du modèle centré sur l’hôpital

La réforme de 1958 a lancé l’hôpital universitaire moderne. C’était une bonne chose qui a permis à la médecine française d’atteindre l’excellence, reconnue internationalement.

Pour autant, l’exercice libéral s’est trouvé marginalisé, privé d’enseignants, coupé des étudiants en médecine. En 50 ans, l’idée que l’hôpital doit être le lieu quasi unique de l’enseignement médical s’est ancrée dans les esprits. Les universitaires en poste actuellement n’ont pas connu d’autre environnement.

L’exercice hospitalier et salarié est ainsi devenu une norme, un modèle unique pour les étudiants en médecine, conduisant les nouvelles promotions de diplômés à délaisser de plus en plus un exercice libéral qu’ils n’ont jamais rencontré pendant leurs études.

C’est une profonde anomalie qui explique en grande partie nos difficultés actuelles.

Cet hospitalo-centrisme a eu d’autres conséquences dramatiques :

–          Les médecins généralistes (MG) n’étant pas présents à l’hôpital n’ont eu accès que tout récemment et très partiellement à la formation des étudiants destinés à leur succéder.

–          Les budgets universitaires dédiés à la MG sont ridicules en regard des effectifs à former.

–          Lors des négociations conventionnelles successives depuis 1989, les spécialistes formés à l’hôpital ont obtenu l’accès exclusif aux dépassements d’honoraires créés en 1980, au détriment des généralistes contraints de se contenter d’honoraires conventionnels bloqués.

Pour casser cette dynamique mortifère pour la médecine générale, il nous semble nécessaire de réformer profondément la formation initiale des étudiants en médecine.

Cette réforme aura un double effet :

–          Rendre ses lettres de noblesse à la médecine « de ville » et attirer les étudiants vers ce mode d’exercice.

–          Apporter des effectifs importants de médecins immédiatement opérationnels dans les zones sous-médicalisées.

Il n’est pas question dans ces propositions de mesures coercitives aussi injustes qu’inapplicables contraignant de jeunes médecins à s’installer dans des secteurs déterminés par une tutelle sanitaire.

Nous faisons l’analyse que toute mesure visant à obliger les jeunes MG à s’installer en zone déficitaire aurait un effet majeur de repoussoir. Elle ne ferait qu’accentuer la désaffection pour la médecine générale, poussant les jeunes générations vers des offres salariées (nombreuses), voire vers un exercice à l’étranger.

C’est au contraire une véritable réflexion sur l’avenir de notre système de santé solidaire que nous souhaitons mener. Il s’agit d’un rattrapage accéléré d’erreurs considérables commises avec la complicité passive de confrères plus âgés, dont certains voudraient désormais en faire payer le prix aux jeunes générations.

Idées-forces

Les idées qui sous-tendent notre proposition sont résumées ci-dessous, elles seront détaillées ensuite.

Elles sont applicables rapidement.

1) Construction par les collectivités locales ou les ARS de 1000 maisons de santé pluridisciplinaires qui deviennent aussi des maisons médicales de garde pour la permanence des soins, en étroite collaboration avec les professionnels de santé locaux.

2) Décentralisation universitaire qui rééquilibre la ville par rapport à l’hôpital : les MSP se voient attribuer un statut universitaire et hébergent des externes, des internes et des chefs de clinique. Elles deviennent des MUSt : Maisons Universitaires de Santé qui constituent l’équivalent du CHU pour la médecine de ville.

3) Attractivité de ces MUSt pour les médecins seniors qui acceptent de s’y installer et d’y enseigner : statut d’enseignant universitaire avec rémunération spécifique fondée sur une part salariée majoritaire et une part proportionnelle à l’activité.

4) Création d’un nouveau métier de la santé : « Agent de gestion et d’interfaçage de MUSt » (AGI). Ces agents polyvalents assurent la gestion de la MUSt, les rapports avec les ARS et l’Université, la facturation des actes et les tiers payants. De façon générale, les AGI gèrent toute l’activité administrative liée à la MUSt et à son activité de soin. Ce métier est distinct de celui de la secrétaire médicale de la MUSt.

1) 1000 Maisons Universitaires de Santé

Le chiffre paraît énorme, et pourtant… Dans le cadre d’un appel d’offres national, le coût unitaire d’une MUSt ne dépassera pas le million d’euros (1000  m2. Coût 900 €/m2).

Le foncier sera fourni gratuitement par les communes ou les intercommunalités mises en compétition pour recevoir la MUSt. Il leur sera d’ailleurs demandé en sus de fournir des logements à prix très réduit pour les étudiants en stage dans la MUSt. Certains centres de santé municipaux déficitaires pourront être convertis en MUSt.

Au final, la construction de ces 1000 MUSt ne devrait pas coûter plus cher que la vaccination antigrippale de 2009 ou 5 ans de prescriptions de médicaments (inutiles) contre la maladie d’Alzheimer. C’est donc possible, pour ne pas dire facile.

Une MUSt est appelée à recevoir des médecins généralistes et des paramédicaux. La surface non utilisée par l’activité de soin universitaire peut être louée à d’autres professions de santé qui ne font pas partie administrativement de la MUSt (autres médecins spécialistes, dentiste, laboratoire d’analyse, cabinet de radiologie…). Ces MUSt deviennent de véritables pôles de santé urbains et ruraux.

Le concept de MUSt fait déjà l’objet d’expérimentations, dans le 94 notamment, il n’a donc rien d’utopique.

2) L’université dans la ville

Le personnel médical qui fera fonctionner ces MUSt sera constitué en grande partie d’internes et de médecins en post-internat :

  • Des internes en médecine générale pour deux de leurs semestres qu’ils passaient jusqu’ici à l’hôpital. Leur cursus comportera donc en tout 2 semestres en MUSt, 1 semestre chez le praticien et 3 semestres hospitaliers. Ils seront rémunérés par l’ARS, subrogée dans le paiement des honoraires facturés aux patients qui permettront de couvrir une partie de leur rémunération. Le coût global de ces internes pour les ARS sera donc très inférieur à leur coût hospitalier du fait des honoraires perçus.
  • De chefs de clinique universitaire de médecine générale (CCUMG), postes à créer en nombre pour rattraper le retard pris sur les autres spécialités. Le plus simple est d’attribuer proportionnellement à la médecine générale autant de postes de CCU ou assimilés qu’aux autres spécialités (un poste pour deux internes), soit un minimum de 3000 postes (1500 postes renouvelés chaque année). La durée de ce clinicat est de deux ans, ce qui garantira la présence d’au moins deux CCUMG par MUSt. Comme les autres chefs de clinique, ces CCUMG sont rémunérés à la fois par l’éducation nationale (part enseignante) et par l’ARS, qui reçoit en retour les honoraires liés aux soins délivrés. Ils bénéficient des mêmes rémunérations moyennes, prérogatives et avantages que les CCU hospitaliers.

Il pourrait être souhaitable que leur revenu comprenne une base salariée majoritaire, mais aussi une part variable dépendant de l’activité (par exemple, 20 % du montant des actes pratiqués) comme cela se pratique dans de nombreux dispensaires avec un impact significatif sur la productivité des consultants.

  • Des externes pour leur premier stage de DCEM3, tel que prévu par les textes et non appliqué faute de structure d’accueil. Leur modeste rémunération sera versée par l’ARS. Ils ne peuvent pas facturer d’actes, mais participent à l’activité et à la productivité des internes et des CCUMG.
  • De médecins seniors au statut mixte : les MG libéro-universitaires. Ils ont le choix d’être rémunérés par l’ARS, subrogée dans la perception de leurs honoraires (avec une part variable liée à l’activité) ou de fonctionner comme des libéraux exclusifs pour leur activité de soin. Une deuxième rémunération universitaire s’ajoute à la précédente, liée à leur fonction d’encadrement et d’enseignement. Du fait de l’importance de la présence de ces CCUMG pour lutter contre les déserts médicaux, leur rémunération universitaire pourra être financée par des budgets extérieurs à l’éducation nationale ou par des compensations entre ministères.

Au-delà de la nouveauté que représentent les MUSt, il nous paraît nécessaire, sur le long terme, de repenser l’organisation du cursus des études médicales sur un plan géographique en favorisant au maximum la décentralisation hors CHU, aussi bien des stages que des enseignements.

En effet, comment ne pas comprendre qu’un jeune médecin qui a passé une dizaine d’années dans sa ville de faculté et y a construit une vie familiale et amicale ne souhaite pas bien souvent y rester ?

Une telle organisation existe déjà, par exemple, pour les écoles infirmières, garantissant une couverture assez harmonieuse de tout le territoire par cette profession, et les nouvelles technologies permettent d’ores et déjà, de manière simple et peu onéreuse, cette décentralisation pour tous les enseignements théoriques.

3) Incitation plutôt que coercition : des salaires aux enchères

Le choix de la MUSt pour le bref stage de ville obligatoire des DCEM3 se fait par ordre alphabétique avec tirage au sort du premier à choisir, c’est la seule affectation qui présente une composante coercitive.

Le choix de la MUSt pour les chefs de clinique et les internes se pratique sur le principe de l’enchère : au salaire de base égal au SMIC est ajouté une prime annuelle qui sert de régulateur de choix : la prime augmente à partir de zéro jusqu’à ce qu’un(e) candidat(e) se manifeste. Pour les MUSt « difficiles », la prime peut atteindre un montant important, car elle n’est pas limitée. Par rapport à la rémunération actuelle d’un CCU (45 000 €/an), nous faisons le pari que la rémunération globale moyenne n’excédera pas ce montant.

En cas de candidats multiples pour une prime à zéro (et donc une rémunération de base au SMIC pour les MUSt les plus attractives) un tirage au sort départage les candidats.

Ce système un peu complexe présente l’énorme avantage de ne créer aucune frustration puisque chacun choisit son poste en mettant en balance la pénibilité et la rémunération.

De plus, il permet d’avoir la garantie que tous les postes seront pourvus.

Ce n’est jamais que la reproduction du fonctionnement habituel du marché du travail : l’employeur augmente le salaire pour un poste donné jusqu’à trouver un candidat ayant le profil requis et acceptant la rémunération. La différence est qu’il s’agit là de fonctions temporaires (6 mois pour les internes, 2 ans pour les chefs de clinique) justifiant d’intégrer cette rémunération variable sous forme de prime.

Avec un tel dispositif, ce sont 6 000 médecins généralistes qui seront disponibles en permanence dans les zones sous-médicalisées : 3000 CCUMG et 3000 internes de médecine générale.

4) Un nouveau métier de la santé : AGI de MUSt

Les MUSt fonctionnent bien sûr avec une ou deux secrétaires médicales suivant leur effectif médical et paramédical.

Mais la nouveauté que nous proposons est la création d’un nouveau métier : Agent de Gestion et d’Interfaçage (AGI) de MUSt. Il s’agit d’un condensé des fonctions remplies à l’hôpital par les agents administratifs et les cadres de santé hospitaliers.

C’est une véritable fonction de cadre supérieur de santé qui comporte les missions suivantes au sein de la MUSt :

— Gestion administrative et technique (achats, coordination des dépenses…).

— Gestion des ressources humaines.

— Interfaçage avec les tutelles universitaires

— Interfaçage avec l’ARS, la mairie et le Conseil Régional

— Gestion des locaux loués à d’autres professionnels.

Si cette nouvelle fonction se développe initialement au sein des MUSt, il sera possible ensuite de la généraliser aux cabinets de groupes ou maisons de santé non universitaires, et de proposer des solutions mutualisées pour tous les médecins qui le souhaiteront.

Cette délégation de tâches administratives est en effet indispensable afin de permettre aux MG de se concentrer sur leurs tâches réellement médicales : là où un généraliste anglais embauche en moyenne 2,5 équivalents temps plein, le généraliste français en est à une ½ secrétaire ; et encore, ce gain qualitatif représente-t-il parfois un réel sacrifice financier.

Directement ou indirectement, il s’agit donc de nous donner les moyens de travailler correctement sans nous disperser dans des tâches administratives ou de secrétariat.

Une formule innovante : les « chèques-emploi médecin »

Une solution complémentaire à l’AGI pourrait résider dans la création de « chèques-emploi » financés à parts égales par les médecins volontaires et par les caisses.[1]

Il s’agit d’un moyen de paiement simplifié de prestataires de services (AGI, secrétaires, personnel d’entretien) employés par les cabinets de médecins libéraux, équivalent du chèque-emploi pour les familles.

Il libérerait des tâches administratives les médecins isolés qui y passent un temps considérable, sans les contraindre à se transformer en employeur, statut qui repousse beaucoup de jeunes médecins.

Cette solution stimulerait l’emploi dans les déserts médicaux et pourrait donc bénéficier de subventions spécifiques. Le chèque-emploi servirait ainsi directement à une amélioration qualitative des soins et à dégager du temps médical pour mieux servir la population.

Il est beaucoup question de « délégation de tâche » actuellement. Or ce ne sont pas les soins aux patients que les médecins souhaitent déléguer pour améliorer leur disponibilité : ce sont les contraintes administratives !

Former des agents administratifs est bien plus simple et rapide que de former des infirmières, professionnelles de santé qualifiées qui sont tout aussi nécessaires et débordées que les médecins dans les déserts médicaux.

Aspects financiers : un budget très raisonnable

Nous avons vu que la construction de 1000 MUSt coûtera moins cher que 5 ans de médicaments anti-Alzheimer ou qu’une vaccination antigrippale comme celle engagée contre la pandémie de 2009.

Les internes étaient rémunérés par l’hôpital, ils le seront par l’ARS. Les honoraires générés par leur activité de soin devraient compenser les frais que l’hôpital devra engager pour les remplacer par des FFI, permettant une opération neutre sur le plan financier, comme ce sera le cas pour les externes.

La rémunération des chefs de clinique constitue un coût supplémentaire, à la mesure de l’enjeu de cette réforme. Il s’agit d’un simple rattrapage du retard pris dans les nominations de CCUMG chez les MG par rapport aux autres spécialités. De plus, la production d’honoraires par les CCUMG compensera en partie leurs coûts salariaux. La dépense universitaire pour ces 3000 postes est de l’ordre de 100 millions d’euros par an, soit 0,06 % des dépenses de santé françaises. À titre de comparaison, le plan Alzheimer 2008-2012 a été doté d’un budget de 1,6 milliard d’euros. Il nous semble que le retour des médecins dans les campagnes est un objectif sanitaire, qui justifie lui aussi un « Plan » et non des mesures hâtives dépourvues de vision à long terme.

N’oublions pas non plus qu’une médecine de qualité dans un environnement universitaire est réputée moins coûteuse, notamment en prescriptions médicamenteuses. Or, un médecin « coûte » à l’assurance-maladie le double de ses honoraires en médicaments. Si ces CCUMG prescrivent ne serait-ce que 20 % moins que la moyenne des  autres prescripteurs, c’est 40 % de leur salaire qui est économisé par l’assurance-maladie.

Les secrétaires médicales seront rémunérées en partie par la masse d’honoraires générée, y compris par les « libéro-universitaires », en partie par la commune ou l’intercommunalité candidate à l’implantation d’une MUSt.

Le reclassement des visiteurs médicaux

Le poste d’Agent de Gestion et d’Interfaçage (AGI) de MUSt constitue le seul budget significatif créé par cette réforme. Nous avons une proposition originale à ce sujet. Il existe actuellement en France plusieurs milliers de visiteurs médicaux assurant la promotion des médicaments auprès des prescripteurs. Nous savons que cette promotion est responsable de surcoûts importants pour l’assurance-maladie. Une solution originale consisterait à interdire cette activité promotionnelle et à utiliser ce vivier de ressources humaines libérées pour créer les AGI.

En effet, le devenir de ces personnels constitue l’un des freins majeurs opposés à la suppression de la visite médicale. Objection recevable ne serait-ce que sur le plan humain. Ces personnels sont déjà répartis sur le territoire, connaissent bien l’exercice médical et les médecins. Une formation supplémentaire de un an leur permettrait d’exercer cette nouvelle fonction plus prestigieuse que leur ancienne activité commerciale.

Dans la mesure où leurs salaires (industriels) étaient forcément inférieurs aux prescriptions induites par leurs passages répétés chez les médecins, il n’est pas absurde de penser que l’économie induite pour l’assurance-maladie et les mutuelles sera supérieure au coût global de ces nouveaux agents administratifs de ville.

Il s’agirait donc d’une solution réaliste, humainement responsable et économiquement neutre pour l’assurance maladie.

Globalement, cette réforme est donc peu coûteuse. Nous pensons qu’elle pourrait même générer une économie globale, tout en apportant plusieurs milliers de soignants immédiatement opérationnels là où le besoin en est le plus criant.

De toute façon, les autres mesures envisagées sont soit plus coûteuses (fonctionnarisation des médecins libéraux) soit irréalisables (implanter durablement des jeunes médecins là où il n’y a plus d’école, de poste, ni de commerces). Ce n’est certainement pas en maltraitant davantage une profession déjà extraordinairement fragilisée qu’il sera possible d’inverser les tendances actuelles.

Calendrier

La réforme doit être mise en place avec « agilité ». Le principe sera testé dans des MUSt expérimentales et modifié en fonction des difficultés rencontrées. L’objectif est une généralisation en 3 ans.

Ce délai permettra aux étudiants de savoir où ils s’engagent lors de leur choix de spécialité. Il permettra également de recruter et former les maîtres de stage libéro-universitaires ; il permettra enfin aux ex-visiteurs médicaux de se former à leurs nouvelles fonctions.

Et quoi d’autre ?

Dans ce document, déjà bien long, nous avons souhaité cibler des propositions simples et originales. Nous n’avons pas voulu l’alourdir en reprenant de nombreuses autres propositions déjà exprimées ailleurs ou qui nous paraissent dorénavant des évidences, par exemple :

  • L’indépendance de notre formation initiale et continue vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique ou de tout autre intérêt particulier.
  • La nécessité d’assurer une protection sociale satisfaisante des médecins (maternité, accidents du travail…).
  • La nécessaire diversification des modes de rémunération.

Si nous ne rejetons pas forcément le principe du paiement à l’acte – qui a ses propres avantages –, il ne nous semble plus pouvoir constituer le seul socle de notre rémunération. Il s’agit donc de :

— Augmenter la part de revenus forfaitaires, actuellement marginale.

— Ouvrir la possibilité de systèmes de rémunération mixtes associant capitation et paiement à l’acte ou salariat et paiement à l’acte.

— Surtout, inventer un cadre flexible, car nous pensons qu’il devrait être possible d’exercer la « médecine de famille » ambulatoire en choisissant son mode de rémunération.

  • La fin de la logique mortifère de la rémunération à la performance fondée sur d’hypothétiques critères « objectifs », constat déjà fait par d’autres pays qui ont tenté ces expériences. En revanche, il est possible d’inventer une évaluation qualitative intelligente à condition de faire preuve de courage et d’imagination.
  • La nécessité de viser globalement une revalorisation des revenus des généralistes français qui sont aujourd’hui au bas de l’échelle des revenus parmi les médecins français, mais aussi en comparaison des autres médecins généralistes européens.

D’autres pays l’ont compris : lorsque les généralistes sont mieux rémunérés et ont les moyens de travailler convenablement, les dépenses globales de santé baissent !

Riche de notre diversité d’âges, d’origines géographiques ou de mode d’exercice, et partageant pourtant la même vision des fondamentaux de notre métier, notre communauté informelle est prête à prendre part aux débats à venir.

Dotés de nos propres outils de communication (blogs, forums, listes de diffusion et d’échanges, réseaux sociaux), nous ambitionnons de contribuer à la fondation d’une médecine générale 2.0.

 AliceRedSparrow  – BoréeBruit des sabotsChristian Lehmann – Doc Maman

Doc SouristineDoc BulleDocteur MilieDocteur VDominique Dupagne

Dr CouineDr FoulardDr Sachs JrDr StéphaneDzb17EuphraiseFarfadoc

FluoretteGéluleGenou des AlpagesGranadilleJaddoMatthieu Calafiore  – Yem


[1] À titre d’exemple, pour 100 patients enregistrés, la caisse abonderait l’équivalent de 2 ou 2,5 heures d’emploi hebdomadaires et le médecin aurait la possibilité de prendre ces « tickets » en payant une somme équivalente (pour arriver à un temps plein sur une patientèle type de 800 patients).

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Le cordonnier aussi s’enrhume.

Je m’occupe de Léa depuis le désir de grossesse de ses parents. Je ne me souviens pas qu’il y ait eu de soucis particuliers pendant cette première étape intra-utérine, c’était  un bébé très attendu. Elle a franchi la ligne d’arrivée à temps et en parfaite santé.

Ses tous premiers mois furent exemplaires, mis à part un petit RGO bénin sans retentissement staturo-pondéral, elle donnait du areu épanoui à des géniteurs béats.

A 7 mois, Elle a eu un traumatisme crânien sans perte de connaissance, suite à un banal accident domestique: enfant dans son transat  perché sur une caisse, l’ensemble bascule et paf ! Léa se retrouve face contre terre. A croire que les parents veulent parfois susciter des vocations acrobatiques avant l’heure.  Elle a pleuré de suite. En palpant son crâne, j’ai perçu une tuméfaction temporale dure et arrondie d’environ 2 cm de diamètre  sous le fin duvet  capillaire, sans modification apparente de la peau en regard, ni douleur au toucher. Personne n’avait le souvenir d’avoir palpé de bosse à cet endroit-là auparavant. Mon cerveau a mis le turbo pour comprendre la signification de cette lésion qui ne ressemblait pas à quelque chose de  traumatique, mais qui était quand même perçue au décours d’un traumatisme.  Hésitante j’ai préféré contacter le pédiatre de garde à l’hôpital, qui m’a conforté dans l’hypothèse d’une lésion de découverte fortuite, sans relation apparente avec le choc subi. J’étais rassurée, il a suffit d’appliquer les consignes de surveillance post traumatisme crânien.

Ouf, pas besoin de courir aux urgences, plus de peur que de mal, soulagement général. Par la suite, j’ai palpé régulièrement la bosse, il n’y avait pas d’évolution fulgurante, et tout allait par ailleurs  pour le mieux  (en dehors de cette fois où, à 18 mois, j’ai du l’immobiliser seule pour la vacciner et que je lui ai enfoncé l’aiguille jusqu’à la garde, elle n’avait guère apprécié). Je me rassurais donc sur le caractère bénin de l’excroissance, avec quand même une petite loupiote clignotante qui, du fond de mes circonvolutions cérébrales, me lançait des signaux en morse « et si c’était grave ? ». La loupiote a du progressivement gagner en puissance, parce qu’un jour, sans réel élément nouveau, plus de douze mois après la chute, je me suis brutalement mise à psychoter sur sa potentielle gravité. J’ai alors contacté un neurochirurgien, qui m’a répondu que ce n’était sûrement rien mais que ça pouvait quand même être quelque chose, du style histiocytose, et là, j’ai commencé à avoir des sueurs froides en priant intérieurement pour que surtout ce ne soit rien, sinon je regretterais toute ma vie d’avoir laissé traîner. Léa a donc passé une radio du crâne qui a retrouvé une image lacunaire avec un amincissement important de l’os du crâne . Le neurochirurgien l’a revue avec un scanner fait sous anesthésie (pas facile de rester immobile à cet âge) ; l’aspect lésionnel était rassurant à priori mais il y avait une indication opératoire afin de s’en assurer et stopper le développement local. Finalement Léa a été opérée à 2 ans.

Résultat, c’était heureusement un truc tout bénin, un kyste dermoïde, avec des cheveux dedans  ( pour ceux qui veulent en savoir un peu plus sur ces kystes qui peuvent être aussi intra-crâniens : c’est ici ).

Une bonne leçon de prudence pour le médecin débutant que j’étais alors, juré-craché : plus question de laisser traîner quoique ce soit pour quiconque, les enfants en particulier, Léa sur la plus haute marche du podium de mon hyper-vigilance toute neuve.

Maintenant quand  je l’examine, je palpe son crâne et je perçois une petite zone de dépression en lieu et place de l’ancienne bosse qui me rappelle à mon incompétence passée.

Aujourd’hui, Léa a 9 ans et malgré mes bonnes résolutions de jadis, je suis dépassée par cet être si complexe. Elle a des douleurs abdominales qui durent depuis 2 ans ; un bilan hospitalier de jour a été réalisé en pédiatrie il y a 6 mois avec une possible intolérance au lactose non objectivée, le régime d’abord sans puis allégé en lactose fonctionnant plus au moins. Elle est très émotive, vite anxieuse, ce qui participe certainement à ses douleurs.  Je peine  à l’aider et ses plaintes sont de plus en plus fréquentes, dépassant largement la sphère digestive, le moindre bouton de moustique la gênant pour trouver le sommeil, le plus léger traumatisme la faisant souffrir de manière disproportionnée. Ces derniers mois, l’ensemble de ses troubles a entraîné de surcroît un absentéisme scolaire croissant. A cette occasion, elle a rencontré le psychologue qui a proposé des pistes familiales pour l’aider à retrouver une place saine d’enfant, dans l’insouciance des maux des adultes.

Depuis, le sentiment de médiocrité m’étreint. Ah! Ce mauvais médecin qui bute devant la multiplicité des plaintes et n’arrive pas à faire le tri…Je suggérerais bien à ses parents de changer de boutique, si je n’étais aussi celle qui a mis Léa au monde, maman pétrie d’imperfections, dont les paroles et les gestes ne suffisent pas à guérir son petit, même en invoquant la magie…

A ce jour la situation n’est pas encore clarifiée pour Léa qui reste de fait mon cobaye favori, à domicile vous prie-je. J’expérimente sur elle de nouvelles techniques de relaxation familiale. Tiens, l’hiver passé, j’ai décidé d’abandonner la lutte perpétuelle consistant à lui faire enfiler des chaussons. Vous savez, ces trucs en forme de chat à fourrure rose ou encore imitant la pantoufle de Cendrillon, dont l’usage assidu permet en temps normal de limiter le contact carrelage glacé/peau des pieds, afin d’opposer une résistance efficace au froid. Ce froid sournois qui, d’après ma grand-mère, adore passer par les pieds pour se propager jusqu’à la sphère O.R.L. et induire ainsi l’inexorable rhume. C’est pas pour rien que le rhume se nomme« cold » chez nos amis anglais. Et bien malgré ce haut niveau de preuve, je me suis persuadée que l’abandon systématique des chaussons sous les tables était probablement le signe de leur inutilité. Depuis, Léa marche toujours pieds nus. Et j’en suis heureuse pour elle.

ABAMALADIX!

(Recette de potion magique pour devenir médecin généraliste)

Dans une grande sacoche mélangez:

4 litres de sérum physiologique

10 cc de sang-froid

1 verre de larmes (toutes origines confondues: rage, joie, désespoir…)

5 poignées de points d’interrogation

1 cœur chaud encore palpitant (Fréquence cardiaque > 120/minutes de préférence)

2 trapèzes tétanisés

1 vertèbre déplacée

1 soupçon d’oisiveté

divers formulaires (Cerfa, urssaf…)

1 pincée de rébellion

2 câbles USB

Portez doucement à ébullition en remuant de temps en temps. Dès l’apparition du premier bouillon sortez du feu et mixez l’ensemble.

Vous pouvez déguster, chaud de préférence, et conserver en bocaux. La posologie recommandée est de:

1 cuillère à café matin, midi et soir pendant 15 ans

En cas d’urgence, vous trouverez de la potion lyophilisée en pharmacie. Il faut alors ingérer 10 grammes en une seule prise le soir pour espérer se réveiller le matin dans la peau d’un vrai docteur*.

*Attention, à ces doses la formule ne peut être garantie. Ont été notamment signalées l’apparition de diverses monstruosités parfois cumulées (vomissements itératifs de déclarations de revenus, pleurs ininterrompus, questionnements incessants, obligation de porter un câble usb autour du cou sous peine de dépression sévère…).

JE CRISE

Phénomène au visage par trop familier, la crise s’invite partout et n’oublie pas les cabinets médicaux. Héroïne de nos entretiens (« Mon  entreprise a fait faillite. Depuis je me suis mis à boire et ma femme va voir ailleurs…»), elle nous dicte nos gestes (Mr Chaumedu interrompt sa plainte, attrape un mouchoir en papier qu’il dédouble, range la partie non utilisée  puis enfin se mouche). C’est elle aussi qui use nos vêtements et qui creuse nos  rides d’expression un peu plus chaque jour.

Elle est d’une extrême contagiosité, à se demander si son origine n’est pas infectieuse.

L’infortunée  famille Chaumedu en est un exemple criant.

Le père, Léo Chaumedu, 45 ans, s’est donc retrouvé au chômage il y a 2 ans suite à la faillite de l’usine d’électroménager qui l’employait. Il a bien cherché du travail ailleurs, sans succès, et est entré pas à pas dans le cercle vicieux perte de confiance → ennui → bière → problèmes conjugaux → perte de confiance. Ont suivi les troubles du sommeil et de l’appétit, les troubles de l’érection, l’agressivité envers ses proches, et il a bel et bien sombré dans la dépression. Plus question à ce stade de chercher du travail, se lever le matin relevant déjà du miracle. Je l’ai vu récemment en consultation après un passage aux urgences. Il avait fait une crise d’épilepsie chez lui suite à une alcoolisation massive, sa femme avait du appeler les pompiers. Le bilan réalisé aux urgences était correct et on lui avait donné un courrier à remettre au médecin traitant. Il est donc venu pour me donner ce courrier, et accessoirement pour une crise hémorroïdaire en cours de résolution spontanée, mais n’a pas souhaité ni revenir, ni consulter un confrère.

La mère, Marie, 40 ans, est aide-soignante. Elle travaille théoriquement à ¾ temps. Depuis que son mari est au chômage, elle fait des heures supplémentaires pour joindre les deux bouts et s’occupe comme elle peut de ses deux filles. Elle souffre régulièrement de maux de dos et vient parfois pour des crises d’urticaire. Elle passe régulièrement chez sa mère qui a fait une crise cardiaque il y a six mois et qui vit seule, s’ennuie et s’inquiète, appelant sa fille plusieurs fois par jour, appuyant régulièrement (par mégarde?) sur son alarme qu’elle porte pendue autour du cou. Marie semble tenir le coup mais l’équilibre est fragile, ses sourires de plus en plus rares et ténus.

Elle m’emmène un matin la plus jeune de ses filles, Martha, 5 ans. Elle est inquiète car depuis quelques temps la petite fait crise de colère sur crise de colère, allant jusqu’à se taper la tête contre les murs. Je demande à Martha ce qu’elle en pense et ce qu’il se passe quand elle est en colère, elle me sourit gentiment en penchant la tête et se tortille les doigts. Je lui donne une feuille et lui demande si elle veut bien me dessiner quelque chose. Pendant qu’elle choisit les crayons et commence son œuvre, j’essaie de comprendre le déroulement d’une de ses crises avec la maman. Je comprends que leur début est soudain, Martha se bute et refuse de faire quelque chose qu’elle aurait fait d’habitude sans rechigner, comme de ranger son assiette à la fin du repas hier, et sa mère insiste pour que ce soit fait. Martha se met alors à hurler, deviens cramoisie, les poings serrés et l’esprit hors de tout raisonnement possible. Sa mère essaie de la calmer mais Martha finit pas se taper la tête jusqu’à épuisement. Cela peut durer jusqu’à 30 minutes!  Le père s’il est présent, démissionne dès le début des cris et la grande sœur s’enfuit, Marie se retrouvant en général seule à gérer Martha. A la fin de l‘épisode il n’est pas rare que Martha s’endorme et que sa mère évacue le stress par une bonne crise de larmes. Elle est épuisée par la situation et a peur des coups pris à la tête par Martha. L’examen de la petite étant normal, je parle de son dessin avec elle, une belle maison avec un ciel nuageux. Elle m’explique qu’il va pleuvoir, c’est pour ça qu’il y a des nuages. Je leur propose d’essayer dans un premier temps de désamorcer la crise dès qu’elle s’annonce et si ça ne marche pas, je les mettrai en relation avec un psychologue.

Ça n’a pas fonctionné, les crises ont continué, j’ai appelé le centre médico-psychologique  pour qu’elles y soient reçues. En renseignant le dossier informatique, je suis tombée sur celui de Gil, la grande sœur, 14 ans. Elle avait consulté un autre médecin au cabinet  peu de temps auparavant pour des crises de tétanie, et il y est noté qu’elle était déscolarisée depuis six mois. Sa mère m’avait effectivement raconté qu’elle était en pleine crise d’adolescence. Mais je n’imaginais pas que c’était à ce point. J’aurais du proposer une consultation pour elle aussi.

A la famille Chaumedu, je ne peux guère proposer qu’un peu d’empathie et quelques contacts, c’est peu. C’est dur d’accepter son impuissance, en se remémorant la crise de fou rire complice qu’avait eus Gil et sa mère il y a 3 ans, quand elles étaient venues pour faire vacciner Martha, et qu’en examinant sa gorge elle m’avait joliment roté au visage.

Ce soir là, j’ai avalé une plaquette de chocolat au lait. En entier. J’ai eu une crise de foi(e).

Un Samedi à l’anis

C’est un peu la fête cette réunion de famille. Ça grouille de cousins-cousines, de beaux frères qui ne se sont pas vus depuis plusieurs années, d’oncles et tantes qui tapent sur la tête des chérubins qui ont encore grandi.

Il y a des bruits de couvercles de casseroles qu’on soulève pour touiller et humer, des chaises qu’on déplace, des gosses qui se chamaillent.

Les trois sœurs s’affairent autour de la table, choisissant dans le grand buffet une vaisselle assortie pour tous les convives, allant dénicher ce qui manque à la cuisine, attrapant au retour la salade mise au frigo dans l’arrière-cuisine. Natalia réclame à sa mère de l’ouvrir elle-même, ce vrai frigo avec pédale. Elle aime l’atmosphère de cette pièce à la fois buanderie et garde-manger. C’est un peu sombre, il n’y a qu’une petite fenêtre un peu en hauteur, surplombant une galerie extérieure longeant tout un côté de la maison, un endroit idéal pour les sprints improvisés. Cette ouverture est la seule présente sur cette façade, et elle permet aussi d’observer les deux maisons voisines et leurs mystérieux habitants. Natalia a bien entendu sa grand-mère parler de la voisine qui vit avec un fils qui  lui donne du souci, qui a fait de la prison et qu’on ne voit jamais. Elle l’imagine reclus dans une pièce grise avec une tête de bandit et elle rêve que ses yeux puissent transpercer les murs pour satisfaire sa curiosité. L’arrière-cuisine a une odeur bien à elle, qui n’est ni celle de la cuisine, ni celle du salon, bien qu’elle se trouve entre les deux. C’est une odeur mêlée de lessive, d’humidité, de poireau, d’épices et de sucre. Une odeur enivrante due en grande partie à l’appel des douceurs contenues dans le grand placard blanc cassé. Ses portes sont lourdes et solides, mais elles s’ouvrent d’elles-mêmes et sans effort dès lors que l’on actionne un petit verrou, laissant ainsi apparaître comme par magie et à hauteur d’yeux les denrées des plus alléchantes, chocolats et biscuits feuilletés en forme de tortillons.

C’est l’heure de passer à table. Il y a des macaronis au menu, préparés par la mamie, le plat préféré de tous les enfants à l’unanimité, jamais égalé par leurs mères respectives. Natalia se régale comme les autres, elle oublie un peu la lourdeur de l’atmosphère et les yeux rougis des adultes dont les assiettes peinent à se vider de leur contenu.

Après le dessert, les enfants sont autorisés à jouer dans le salon. Loin d’éventuelles réprimandes, le frère de Natalia reprend le contrôle et la nargue en entamant une course autour de la table basse, lui assurant qu’elle est bien trop pomme pour l’attraper. Natalia  essaie quand même mais à chaque fois que sa main est prête à attraper un bout de t-shirt, son frère produit une accélération contrôlée qui la fait enrager. La porte s’ouvre et un adulte leur demande de faire moins de bruit. Natalia essoufflée se laisse tomber sur le canapé capitonné en similicuir qui lui colle aux cuisses. Dans le coin juste à côté il y a le fauteuil de son grand-père où elle aimait tant le rejoindre. Et en face d’elle sur le bar, un bocal en verre teinté rempli au quart de petites boules anisées, qu’il affectionnait tant et qu’il partageait avec elle.

Elle a du mal à voir en pensée son grand-père souriant et rondelet, l’image de la maladie et de sa maigreur prend le dessus, elle l’entend encore murmurer un «poulette» à titre d’adieu.

Cet après-midi il faudra encore suivre le corbillard qui les mènera dans un petit village viticole des Corbières. Et rester avec un oncle dans la maison d’enfance de sa mère pendant que les autres iront à l’enterrement, sa mère a décidé qu’elle était trop jeune, Natalia n’a pas lutté. Elle lira Pif et s’amusera avec le gadget. A la radio elle entendra Un autre monde de Téléphone. Ses parents reviendront et dans quelques jours ils regagneront la banlieue parisienne. Finies, les vacances.

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C’était un jeudi

-NATALIA ! NATALIIIIA !

Son cœur s’emballe lorsque Natalia comprend  que son père l’appelle du haut de la balustrade et qu’il l‘observe. Il a sûrement compris qu’elle est en train de faire une grosse bêtise…Maintenant, elle craint d’aller le retrouver.

Au départ, elle pensait juste observer les centaines de têtards nageotant en tous sens dans la petite mare. Puis elle a ramassé un bâton pour s’amuser à les dévier vers le goulot d’une bouteille en plastique. Une fois quelques malheureux capturés, elle lève à hauteur d’yeux la petite bouteille où gigotent dans une eau terreuse les bestioles affolées. Finalement, elle ôte ses sandales et avance ses pieds dans la mare, mouillant légèrement le bas du pantalon remonté à la va-vite. Le fond est doux et mou, et les orteils en s’enfonçant soulèvent un nuage de vase qui fait disparaître momentanément la vie grouillante de la mare. Elle se penche puis s’accroupit pour mieux voir réapparaître les fuyards, elle plonge les mains dans l’eau pour les sentir et tenter d’en recueillir un ou deux dans sa paume. Et c’est tandis qu’elle a pieds et mains immergés qu’elle entend résonner la voix tonitruante de son père.

Elle essaie de camoufler sa panique et se demande comment elle va pouvoir justifier son aspect boueux. Elle s’efforce de sécher ses pieds dans les aiguilles de pins qui jonchent le sol un peu à l’écart de la mare, elle remet ses chaussures et essuie ses mains sur son pantalon. Dans sa tête la force des pulsations qui grondent l’empêche de réfléchir à la suite. Elle monte l’escalier qui la mène à l’échafaud. Son père n’a pas bougé. Elle s’avance la peur au ventre, il la domine, dieu qu’il est grand ! Elle lève la tête et le regarde. Son visage est tendu. Il répète sans crier :

-Natalia.

Elle attend le sermon avec résignation. Il lui annonce que son grand-père est mort.

Natalia pleure, elle réalise qu’elle ne va pas se faire gronder, qu’elle pourra jouer encore avec les têtards, c’était juste un malentendu…

Depuis leur commencement, ces vacances ne ressemblaient à aucunes autres. Pour la première fois sa mère ne les avait pas accompagnés. Et globalement son père était moins colérique qu’à l’accoutumée. Son frère et elle prenait donc du plaisir à explorer (chacun de leur côté, au grand désespoir de Natalia) le petit monde de la résidence de vacances. C’était une construction en bois, familiale, logée dans un coin de verdure au pied des Pyrénées. Natalia s’y sentait bien, elle y avait une amie de marque puisque c’était la fille du directeur. Grâce à elle, elle découvrait les recoins secrets de la résidence. Elle adorait aussi Tara, la vieille chienne encombrante au regard bienveillant. Natalia se sentait libre et n’avait que peu de temps pour penser à sa mère et éprouver ne serait-ce qu’un soupçon d’ennui. Et malgré l’état avancé de la maladie de son grand-père, personne n’avait crû bon de la prévenir que l’inévitable allait se produire. Cette nouvelle fût donc un véritable choc. Elle ne réalisait pas vraiment l’absence irrémédiable de l’être aimé, mais tout cela chamboulait sa petite vie. Son cerveau tentait d’enregistrer les réactions de chacun pour essayer de leur donner du sens. Son frère n’avait pas pleuré, elle ne savait pas s’il était triste, mais pendant les quelques heures passés ensemble il ne s’était pas moqué d’elle en l’affublant de surnoms humiliants dont lui seul avait le secret. Son père était plutôt calme ce qui ne lui ressemblait guère sur la longueur. Il leur a annoncé qu’ils partiraient le surlendemain pour se rendre à l’enterrement.

Les deux derniers jours n’ont pas eu la même saveur que les précédents, comme si la liberté de mouvements de Natalia était naturellement entravée. Les têtards  toujours aussi nombreux étaient nettement moins passionnants.

Elle est allée dire au revoir à son amie, avec qui elle entretiendrait par la suite une correspondance pré-adolescente.

Installée sur la banquette arrière de la voiture chargée de valises, elle s’est retournée une dernière fois en agitant la main vers Tara, impassible, couchée sur le bitume, qui montait une garde pacifique devant l’entrée principale. Quand elle reviendrait 4 ans plus tard, Tara aussi serait morte.

 

TROUSSE D’URGENCE

Mémento du matériel indispensable à la prise en charge des urgences tout venant afin de pouvoir sauver des vies en toute sérénité.

  • Un stylo, indispensable pour : noter l’adresse d’intervention, réaliser une trachéotomie artisanale (vu à la TV, Urgences), jouer avec pour lutter contre la somnolence quand Thérèse nous décrit en détails les étapes de réalisation de son dernier canevas.
  • Une gomme: Vitale pour éviter les pâtés à la page vaccinations des carnets de santé. En effet lorsqu’une consœur, ou plus rarement un confrère*, a méthodiquement marqué au crayon de papier la date du prochain rappel, et que le patient vient 2 mois ou 2 ans après, alors repasser simplement sur la date présumée pour inscrire la date réelle devient très très vite cochon.
  • Un stéthoscope: sans lui l’image du bon docteur est un peu mise à mal. Il est toujours possible de coller son oreille directement sur l’organe à ausculter, mais cela n’inspire pas forcément confiance.
  • Une copie du diplôme de docteur: plus prudent si on a auparavant oublié son stéthoscope. Mieux vaut éviter de sortir la copie d’une pochette surprise (diminution attendue de la crédibilité).
  • Un GPS en fait ça ne marche jamais pour trouver les patients dont le n° et nom de rue se limitent à « bourg ».
  • Un urinoir avec bouchon
  • Différentes formes adultes, pédiatriques et anales de Pamal® : En effet, une fois demandé à la personne  si elle souffre et qu’elle nous répond par l’affirmative, ça évite de répondre par « ah oui, c’est dommage ».
  • Une ou deux bouteilles d’eau : multi-usages, l’eau permet bien sûr d’arroser largement un évanoui pour tenter de le faire réagir, mais aussi d’étancher sa soif (crier sur l’évanoui en même temps qu’on l’asperge, ça assèche les muqueuses), ou de laver sa pomme.
  • Un livre d’images: pour occuper minus pendant qu’on s’occupe de son père parce que ses questions nous saoulent déconcentrent. Le choisir plastifié de préférence**.
  • Un pantalon : il est limite inconvenant de se retrouver à  genoux les fesses en l’air quand on est en jupe, lorsqu’on cherche le stylo qui a glissé sous la table pendant qu’on écoute Thérèse aborder la question de la solidité du fil.
  • Des pansements décorés à l’effigie de ton héros préféré :pour être gentil avec les petits et calmer leurs piaillements insupportables biens naturels.
  • Un Smartphone : à s’offrir une fois de nombreuses vies sauvées, afin de partager ses expériences en live.
  • Des bonbons à la menthe sans sucres, à proposer l’air de rien à Thérèse qui souffre sans le savoir d’halitose et d’obésité.
  • Du fil et une aiguille : pour marquer toutes ces petites affaires à son nom.
  • Des crayons de couleurs : pas de trousse digne de ce nom sans ses crayons de couleurs! Méfions-nous cependant de l’utilisation que peuvent en faire certain(e)s, notamment sur le livre d’images.
  • Une ou deux compresses et un peu d’alcool : pour nettoyer les éventuelles projections sur le livre d’images (par expérience mieux vaut nettoyer de suite, c’est beaucoup plus rapide et efficace).
  • Des certificats de décès : plusieurs.
  • Des allumettes : Pour brûler des trucs.
  • Un caddie : pour tout mettre.

Voilà pour les indispensables. les plus joueurs d’entre vous pourront y a jouter quelques gadgets type adrévite®, fribrèze® et autres kits de perfusion.

* Les emplois du temps des médecins généralistes : la durée de consultation serait plus courte de 2 min pour les médecins généralistes hommes.

**Penser à récupérer le livre, sinon les prochains minus désœuvrés le resteront.

 

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