1 bouffée matin et soir

UN PEU D'AIR

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Chère Paula

Bolquère, 13 juillet  1989

Ma très chère Paula,

Déjà quatre jours que nous ne nous sommes pas vues, et tu me manques terriblement.

Je suis passée chez ma grand-mère, et je m’y suis ennuyée comme un rat mort, malgré mes auto-tentatives de rigolades devant la glace en faisant le poireau mais imiter un poireau n’a pas la même saveur en solitaire. J’ai lu pour passer le temps.  Le pays d’octobre, de Ray Bradbury, génial, rappelle moi de te le passer. J’ai  aussi usé moultes piles dans mon walkman, et mon index fatigue à rembobiner  Jumping someone else’s train et My girl, c’est plus fort que moi.

Nous sommes arrivés à Bolquère hier. Ca me fait tout drôle de me dire que j’ai appris la mort de mon grand-père ici, un jeudi il y a 4 ans. Je ne suis plus la même. A l’époque la fille du directeur était mon amie. Je ne sais pas si on s’entendrait encore, mais décidément, unlucky, elle est en vacances chez sa mère… Elle avait aussi une grosse chienne noire que j’aimais beaucoup (si, si! Je sais que tu as du mal à y croire mais ce chien là était vraiment différent),  disparue elle aussi. Je vis au milieu de fantômes.

J’ai appelé Mathias hier. J’ai du attendre l’heure du repas pour être peinard, le téléphone est dans les escaliers communs. J’ai utilisé toutes mes pièces jaunes, tout ça pour pas grand-chose. Il m’a énervé, je ne sais pas si j’ai envie de le revoir. Là, tout de suite maintenant : il me dégoûte. Il était limite agressif à vouloir savoir avec qui j’étais, je lui ai dit qu’il y avait bien quelques gueules, même si en vrai ils sont tous moches et boutonneux (y’en a un, tu verrais, on voit plus ses yeux au milieu des pustules). Au final on ne s’est pas dit grand-chose, je suis sensée le rappeler demain soir mais je crois que je ne vais pas le faire. Moi qui croyais que c’était l’amour de ma vie, il a tout gâché.

J’ai réussi à aller m’en griller une après le coup de téléphone, j’y aurais bien mis une petite boulette mais ça craignait trop d’avoir les yeux explosés à table. Déjà qu’on a choqué mon père à vie ! Mémorable souvenir : lui, tout souriant faisant son footing et nous, allongées dans l’herbe du terrain vague, et cette tronche qu’il a tirée en voyant la fumée. Je ne me vois pas lui en rajouter en arrivant avec des yeux de lapin.
Quoi qu’il est  vraiment tellement con, difficile de faire pire. Quand je pense qu’il ne m’a pas cru quand je lui disais que ça dealait au collège, à l’époque (la bonne !) où nous avions été nommées particules du « noyau pourri de la classe ». Dès fois j’aimerais disparaître devant tant de connerie, je me demande comment j’ai pu le supporter avant.

Dans ces moments là, je pense à toi et tout s’éclaire. Ma sœur, grâce à toi je n’ai plus peur (rime pourrie, excuse).

Demain ils veulent m’emmener au resto pour mon anniversaire, je préfèrerais clairement rester dans mon lit et fêter ça tranquille avec ce qui me reste de truc à rigoler. Le rêve serait que tu me rejoignes. Allez, plus que 5 jours.
Au secours, c‘est trop long !!!

Love xxxx

Natalia

Llo, 13 Juillet 2012

Ma très chère Paula,

Voilà bien longtemps que je n’ai pas pris la plume. Pourtant je pense à toi souvent.

Nous sommes dans les Pyrénées Orientales, en vacances. Nous avons fait une étape de deux jours chez mes parents. Ma foi, les discussions y sont toujours aussi pauvres, et à part manger nous n’avons pas fait grand-chose.
Mon père se traite à coups d’anxiolytiques, il fait moins d’épisodes dépressifs, il est plus égal sur la durée, quoi que parfois très injuste avec ma mère… Égoïstement je suis très contente d’habiter suffisamment loin pour ne pas vivre ça au quotidien. Je ne m’y attendais pas mais mon frère a eu quelques épisodes de prostration, il ressemble de plus en plus au paternel. Ce qui le sauvera est la conscience qu’il en a.
Si les petites n’avaient pas réclamé de voir leurs grands-parents, je ne suis pas sûre qu’on y serait passé. Au retour on rentrera direct.

La maison que nous avons louée ici est vieillotte mais si rassurante, je me sens bien dans les paysages de mes étés d’enfance. Il y a des fraises des bois, beaucoup, ça sent déjà la tarte ! Les filles s’occupent bien. Juliette et Léa se chamaillent à qui poussera la poussette de la poupée (j’aurais du en prendre deux), mais elles sont inséparables. Emilie tapote sur son mobile. Elle a eu son bac! Tu te rends compte ?

Je me souviens du bonheur que j’avais eu en tenant ma petite cousine dans les bras quand j’étais ado, et une poignée d’années plus tard c’était mon bébé qui s’y  lovait douillettement! Depuis, elle a bien pris 120 cm et je n’arrive plus à la porter.

J’ai l’impression de n’avoir rien vu passer depuis cet été là, celui au bout duquel Mathias n’est jamais revenu. Ses parents l’ont emmené en vacances et ne sont juste pas rentré, drôle de manière de faire. Finalement ça m’avait plutôt arrangé, même si du coup notre histoire est resté en suspens. Pour corser la séquence Nostalgie, j’ai la radio allumée qui chante From now on, et me propulse presque 25 ans en arrière quand on traînait nos basques entre chez moi et chez toi, chez l’une et le collège, chez l’autre et la ville, rendez-vous à la passerelle !

Peut-être qu’un jour je lui dirai que je ne l’aimais déjà plus. En attendant j’ai coupé tous les ponts. Il y a  trois ans, il semblait avide de vouloir s’expliquer au sujet de cet épisode de sa vie. Arthur n’apprécie guère la possibilité d’une rencontre, je le comprends. Rencontrer ses ex, surtout le premier grand amour, c’est un peu casse-gueule pour un couple, même s’il a résisté jusque là à l’épreuve du temps!

Les années passent, Émilie va quitter le foyer, nous avons encore un peu de répit mais inéluctablement ses sœurs suivront. Je ne sais pas si alors, quand nous nous retrouverons tous les deux avec Arthur, nous aurons enfin trouvé un semblant d’équilibre. Personnel. Professionnel. Mon boulot me plaît mais je me demande toujours comment j’ai vraiment envie de l’exercer, je n’ai pas envie de me mettre la corde au cou en m’installant, mais je suis toujours en insécurité en ne m’installant pas. Je veux passer du temps en famille et avoir du temps pour moi. Le beurre et l’argent du beurre, syndrome d’insatisfaction chronique ? peut-être que ça m’empêche (faussement) de vieillir ? Quand je vois des gens de mon âge en consultation, je les observe toujours avec beaucoup d’étonnement et de curiosité, parce qu’ils me semblent si mûrs parfois, que j’ai l’impression qu’ils ont cent ans et moi quinze.

Et pourtant demain  je rajoute un an au compteur. Pourvu qu’il y ait du gâteau!

Avec tout ça on ne se voit pas. Ta petite doit marcher déjà ! J’aimerai qu’on s’évade un peu ensemble quand nos moyens nous le permettront. Avant d’être des vieilles peaux. On rigolera de rien et le monde entier pensera qu’on se fout de lui. On dormira dans le même lit, mais sans chat sur la tête, et tu t’endormiras, bercée par mon monologue.

Bisouxxxx

Natalia

C’était un jeudi

-NATALIA ! NATALIIIIA !

Son cœur s’emballe lorsque Natalia comprend  que son père l’appelle du haut de la balustrade et qu’il l‘observe. Il a sûrement compris qu’elle est en train de faire une grosse bêtise…Maintenant, elle craint d’aller le retrouver.

Au départ, elle pensait juste observer les centaines de têtards nageotant en tous sens dans la petite mare. Puis elle a ramassé un bâton pour s’amuser à les dévier vers le goulot d’une bouteille en plastique. Une fois quelques malheureux capturés, elle lève à hauteur d’yeux la petite bouteille où gigotent dans une eau terreuse les bestioles affolées. Finalement, elle ôte ses sandales et avance ses pieds dans la mare, mouillant légèrement le bas du pantalon remonté à la va-vite. Le fond est doux et mou, et les orteils en s’enfonçant soulèvent un nuage de vase qui fait disparaître momentanément la vie grouillante de la mare. Elle se penche puis s’accroupit pour mieux voir réapparaître les fuyards, elle plonge les mains dans l’eau pour les sentir et tenter d’en recueillir un ou deux dans sa paume. Et c’est tandis qu’elle a pieds et mains immergés qu’elle entend résonner la voix tonitruante de son père.

Elle essaie de camoufler sa panique et se demande comment elle va pouvoir justifier son aspect boueux. Elle s’efforce de sécher ses pieds dans les aiguilles de pins qui jonchent le sol un peu à l’écart de la mare, elle remet ses chaussures et essuie ses mains sur son pantalon. Dans sa tête la force des pulsations qui grondent l’empêche de réfléchir à la suite. Elle monte l’escalier qui la mène à l’échafaud. Son père n’a pas bougé. Elle s’avance la peur au ventre, il la domine, dieu qu’il est grand ! Elle lève la tête et le regarde. Son visage est tendu. Il répète sans crier :

-Natalia.

Elle attend le sermon avec résignation. Il lui annonce que son grand-père est mort.

Natalia pleure, elle réalise qu’elle ne va pas se faire gronder, qu’elle pourra jouer encore avec les têtards, c’était juste un malentendu…

Depuis leur commencement, ces vacances ne ressemblaient à aucunes autres. Pour la première fois sa mère ne les avait pas accompagnés. Et globalement son père était moins colérique qu’à l’accoutumée. Son frère et elle prenait donc du plaisir à explorer (chacun de leur côté, au grand désespoir de Natalia) le petit monde de la résidence de vacances. C’était une construction en bois, familiale, logée dans un coin de verdure au pied des Pyrénées. Natalia s’y sentait bien, elle y avait une amie de marque puisque c’était la fille du directeur. Grâce à elle, elle découvrait les recoins secrets de la résidence. Elle adorait aussi Tara, la vieille chienne encombrante au regard bienveillant. Natalia se sentait libre et n’avait que peu de temps pour penser à sa mère et éprouver ne serait-ce qu’un soupçon d’ennui. Et malgré l’état avancé de la maladie de son grand-père, personne n’avait crû bon de la prévenir que l’inévitable allait se produire. Cette nouvelle fût donc un véritable choc. Elle ne réalisait pas vraiment l’absence irrémédiable de l’être aimé, mais tout cela chamboulait sa petite vie. Son cerveau tentait d’enregistrer les réactions de chacun pour essayer de leur donner du sens. Son frère n’avait pas pleuré, elle ne savait pas s’il était triste, mais pendant les quelques heures passés ensemble il ne s’était pas moqué d’elle en l’affublant de surnoms humiliants dont lui seul avait le secret. Son père était plutôt calme ce qui ne lui ressemblait guère sur la longueur. Il leur a annoncé qu’ils partiraient le surlendemain pour se rendre à l’enterrement.

Les deux derniers jours n’ont pas eu la même saveur que les précédents, comme si la liberté de mouvements de Natalia était naturellement entravée. Les têtards  toujours aussi nombreux étaient nettement moins passionnants.

Elle est allée dire au revoir à son amie, avec qui elle entretiendrait par la suite une correspondance pré-adolescente.

Installée sur la banquette arrière de la voiture chargée de valises, elle s’est retournée une dernière fois en agitant la main vers Tara, impassible, couchée sur le bitume, qui montait une garde pacifique devant l’entrée principale. Quand elle reviendrait 4 ans plus tard, Tara aussi serait morte.

 

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