EXAMEN CLINIQUE

Je m’assieds en face de toi. Tu es silencieux. Si je me penche vers toi, tu tangues imperceptiblement. Et c’est presque le nez collé à toi que mon œil droit peut examiner son reflet. Mon insistance ne te perturbe aucunement. Je te scrute, et toi tu ne te doutes pas de ce qui se cache à l’arrière de mes globes oculaires. Tu devrais pourtant te méfier de ce monstre tapi qui parfois sans prévenir se met à rugir et à enfler, cherchant à s’enfuir pour te dévorer.

C’est un monstre à plusieurs corps: il y a des filles et des garçons, des parents, des morts et des vivants, des voisins, des frères et des sœurs, des chiens menaçants. Il arrive qu’il y ait même plusieurs têtes pour une seule personne: la tête des bons ou des mauvais jours, la tête du nouveau-né et celle du jeune adulte. Elles se parlent ou s’ignorent, se dévisagent parfois avec étonnement. Leurs voix s’entremêlent, créant selon l’intensité et le timbre de chacune des mélodies plus ou moins harmonieuses. Il y a des cris, des coups, des pleurs, des fous rires. Tout ce petit monde évolue au milieu de paysages kaléidoscopiques: des vergers aux abricotiers croulants et aux cerisiers accueillants, des maisons à hauts plafonds et aux sols couverts de mousse, le fond bleu d’une piscine à boudins en plastique orange contre lesquels l’eau du tuyau crépite, un siège de balançoire animé d’une oscillation perpétuelle, une grande table avec une petite assiette, et dans l’assiette une cervelle d’agneau cuite au beurre. S’y mêlent les musiques douces des feuilles caressées par les vents, l’odeur des chemins de terre bordés d’herbes hautes après la pluie.

Je voudrais profiter de ta présence tranquille et sans remous, mais c’est sans compter sur le monstre qui commence à exercer sur mes yeux une pression douloureuse, ma vue se brouille, tu deviens flou. Alors je ferme les yeux pour t’éviter l’attaque directe de la bête, je la laisse rassembler ses troupes et se couler au travers de mon corps. Viens l’assaut.

D’abord, elle se dirige vers ma cage thoracique, créant cet étau progressif,  comprimant le myocarde dont les pulsations font trembler mon sein gauche. Il y a quelque chose de délicieux à sentir le cœur gonfler, plein de trop d’amour prêt à jaillir.

Puis elle lance ses ramifications. Pour puiser l’énergie dont elle a besoin, je la soupçonne de se nourrir à la source, creusant dans mon ventre un véritable trou noir, avec cette sensation de vacuité douloureuse jamais comblée.

Elle se sert de mes muscles, prend appui sur mon squelette, me rendant lourde, contuse et parfois trémulante.

Elle cherche à rompre l’enveloppe, vergeturant la peau de façon préméditée, dessinant autant de zones de faiblesse dont elle pourrait profiter à l’avenir.

Quand elle s’est bien répandue, qu’elle a mangé à tous les râteliers, alors repue elle se retire, créant au passage un joyeux bordel anatomique.

Je peux enfin ouvrir mes paupières, et te regarder à nouveau, mais tu me semble presque vide. Par sa formidable force d’attraction, ma bête goulue t’a littéralement happé, et tu es maintenant à la fois dedans et dehors, il y a une intimité toute neuve entre nous.

Blotti à l’intérieur, le monstre peut grâce à toi dégourdir ses membres et s’immerger quand bon lui semble. Il flotte parfaitement dans ce récipient aux parois bombées et vitrées, rempli de ce liquide sanglant. Il s’assagit, engourdi par les vapeurs fruitées que tu dégages. Puis il s’endort en faisant la planche. A l’extérieur, ça me laisse le loisir de finir de te vider tranquillement.

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