1 bouffée matin et soir

UN PEU D'AIR

Tag: famille

Exocytose

golgi

« L’appareil de Golgi participe activement au processus de sécrétion c’est-à-dire au processus qui procède à la libération des produits finis hors de la cellule qui les a produits. L’appareil de Golgi sert d’organe de traitement, d’entreposage et d’emballage des produits de sécrétion fabriqués au niveau du réticulum endoplasmique rugueux, ceci jusqu’à ce que la cellule reçoive la commande de sécréter. Au moment de la livraison, les vésicules de sécrétion se fusionnent à la membrane cytoplasmique et quittent la cellule par exocytose.¹« 

Depuis l’intérieur de son cocon utérin, Émilie perçoit la musique ronronnante du phrasé professoral, la voix grave l’enveloppe toute entière de ses vibrations, et elle aime ça. Sa mère, une fesse de travers sur le minuscule banc de l’amphi, se demande si le cours s’achève bientôt, elle est pressée de rentrer pour s’affaler sur son lit et végéter un peu en attendant Arthur. Il lui apportera peut-être un peu de riz cantonais de ses livraisons, qu’ils pourront partager en se racontant leur journée. Alors Émilie reconnaitra les voix familières et quelques heures plus tard, lorsque ses parents dormiront, elle sentira dans sa bouche un léger goût de sauce soja. Ce n’est pas ce qu’elle préfère, et elle se rebelle un peu, remuant bras et jambes comme pour élargir son antre, réveillant sa mère au passage.

Après quelques mois de cette vie au départ confortable, mais qui devient de plus en plus étriquée, Émilie aspire à de grands espaces et décide de s’évader de la prison maternelle. Elle y parvient au prix des hurlements de sa génitrice, comme si cette dernière voulait lui signifier l’intensité du déchirement de la séparation. Pas question de ne rien dire, Émilie crie aussi, et voilà que la dame et le monsieur dont les voix lui sont familières pleurent de concert et la prennent dans les bras à tour de rôle, c’est chaud, c’est doux, elle s’endort en tétant, ouf pas de saveur soja dans ce liquide là.

La dame et le monsieur ont l’air de vouloir rester tout le temps avec elle, alors elle utilise leurs membres telles des lianes, s’agrippant autour de leurs troncs pour recevoir sa pitance affective et nutritive. Elle comprend bientôt qu’ils sont d’accord pour s’appeler papa et maman, vu leurs visages béats et leurs rires un tantinet stupides quand elle produit les syllabes magiques. Bon, une fois qu’elle a fait plusieurs fois le tour des énergumènes et qu’elle commence à les cerner, elle aimerait bien voir un peu le monde autour. A force d’exercices intensifs de musculation, ses jambes veulent bien porter le poids de son corps et l’autoriser d’abord à de petits déplacements en milieu fermé, puis une fois qu’elle a prouvé à papa-maman qu’elle peut passer par-dessus le parc, en avant pour explorer l’ailleurs!

Elle s’est vite rendue à l’évidence: l’autonomie ne plaît pas toujours aux grands, vu les sourcils froncés qui commencent à fleurir et les NON-avec-index-pointé-remuant qui s’y ajoutent. Pourtant, quoi de plus excitant que de monter sur le lit et de s’approcher de la fenêtre ouverte pour regarder dehors depuis le 7è étage? Il faut trouver d’autres moyens de se mettre les parents dans la poche, alors elle rigole à leurs blagues incompréhensibles et met ses cacas dans le pot, et ça marche!

Ce n’est pas tout de comprendre les deux rigolos avec qui elle vit,  il y a toujours plus de nouvelles personnes qui gravitent autour d’elle, et on dirait bien que les grands n’ont pas tous le même mode d’emploi. Même papy ne fonctionne pas pareil durant deux minutes d’affilée: la première il fait une séance de chatouille et la seconde il ne parle plus ou l’envoie balader.

Heureusement il y a aussi des petites personnes comme elle avec qui elle se sent libre de s’exprimer et si ça lui chante de faire semblant d’être orpheline. Ça fait du bien, surtout que chez elle il y a de l’eau dans le gaz et qu’elle est ballotée entre deux maisons pendant toute une année, de quoi être en colère après les adultes qui, d’après le contrat, étaient sensés lui offrir un cadre de vie stable.

Mazette, l’école c’est trop cool, elle s’y sent bien, on encourage ses progrès et ça donne envie d’en faire encore. Elle veut grandir! Vers 7 ans elle commence à s’affirmer, ses parents n’ont d’autre choix que de se remettre en question. Ils la mettent à l’épreuve en partant tous les trois à 6000 kilomètres de ses repères, on va voir si tu es vraiment grande tiens! Elle s’adapte au pays et joue un peu avec leurs nerfs en s’amusant à devenir un garçon. C’est pas comme si sa mère ne lui avait pas déjà raconté qu’elle-même était un garçon manqué quand elle était enfant. Alors, où est le problème?

Bon une fois qu’ils se sont fait à l’idée qu’elle pouvait être différente de ce qu’ils imaginaient, ils la mette à nouveau à l’épreuve et lui font le coup de la petite sœur, le jeu commence à se corser sévère! Donc, la petite sœur s’appelle Léa. Elle l’aime, c’est un fait. Mais parfois aussi, elle la déteste de provoquer chez les parents ces sourires béats.

Quand Léa sait courir, ils font le grand voyage du retour pour atterrir en zone inconnue, histoire que ce ne soit pas trop facile pour elle non plus. Mais Émilie relève le défi et s’adapte à nouveau, se lie d’amitié avec les enfants du village et continue à vouloir grandir, réclamant un peu plus d’autonomie au fur et à mesure qu’elle avance en âge : le portable (ils suffit de persévérer intelligemment dans la demande, en commençant à un âge où on ne l’espère même pas, par exemple 11 ans, en redemandant régulièrement tous les mois, en en parlant à son tonton qui vous file son ancien portable à 13 ans et hop,le tour est joué!), les sorties pour lesquelles il faut ruser et surtout toujours être progressif. Ils peuvent bien comprendre qu’elle a besoin de respirer, surtout qu’ils lui ont sympathiquement imposé une deuxième petite sœur pour ses 12 ans…

Collégienne, Émilie connaît de vrais passages à vide et de bouleversements de l’âme,  l’approche du lycée l’angoisse, et ses parents dont elle veut à la fois se détacher et dont elle attend le soutien, ont du mal à la comprendre comme ils le souhaiteraient, lui serinant que c’est super de grandir, qu’on fait ce qu’on veut, génial, m’enfin quand elle les regarde elle ne voit pas bien en quoi c’est si génial de ne toujours pas savoir ce que tu veux faire quand tu commences à avoir des cheveux blancs.

Lycéenne, chaque année est un pas de plus vers l’envol mais l’enjeu est trop lourd, et la dernière année elle recule de quelques pas, réclamant attention et câlins, comme pour mettre le temps en pause avant de prendre son élan et s’extraire de la cellule familiale. Les parents, occupés corps et âmes à s’inquiéter parce qu’ils ne la sentent pas prête, ne se rendent même pas compte que eux non plus ne sont pas prêts. Bref, elle doit faire tout le boulot pour tout le monde, à se demander qui est né en premier.

A la rentrée cette année, Émilie est assise du bout des fesses sur le minuscule banc d’un amphi. Elle écoute la voix du prof qui lui raconte des histoires de vésicules coincées à l’intérieur d’une cellule et qui doivent effectuer un parcours complexe pour  aller déverser leur contenu au dehors. Une histoire bien familière.

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JE CRISE

Phénomène au visage par trop familier, la crise s’invite partout et n’oublie pas les cabinets médicaux. Héroïne de nos entretiens (« Mon  entreprise a fait faillite. Depuis je me suis mis à boire et ma femme va voir ailleurs…»), elle nous dicte nos gestes (Mr Chaumedu interrompt sa plainte, attrape un mouchoir en papier qu’il dédouble, range la partie non utilisée  puis enfin se mouche). C’est elle aussi qui use nos vêtements et qui creuse nos  rides d’expression un peu plus chaque jour.

Elle est d’une extrême contagiosité, à se demander si son origine n’est pas infectieuse.

L’infortunée  famille Chaumedu en est un exemple criant.

Le père, Léo Chaumedu, 45 ans, s’est donc retrouvé au chômage il y a 2 ans suite à la faillite de l’usine d’électroménager qui l’employait. Il a bien cherché du travail ailleurs, sans succès, et est entré pas à pas dans le cercle vicieux perte de confiance → ennui → bière → problèmes conjugaux → perte de confiance. Ont suivi les troubles du sommeil et de l’appétit, les troubles de l’érection, l’agressivité envers ses proches, et il a bel et bien sombré dans la dépression. Plus question à ce stade de chercher du travail, se lever le matin relevant déjà du miracle. Je l’ai vu récemment en consultation après un passage aux urgences. Il avait fait une crise d’épilepsie chez lui suite à une alcoolisation massive, sa femme avait du appeler les pompiers. Le bilan réalisé aux urgences était correct et on lui avait donné un courrier à remettre au médecin traitant. Il est donc venu pour me donner ce courrier, et accessoirement pour une crise hémorroïdaire en cours de résolution spontanée, mais n’a pas souhaité ni revenir, ni consulter un confrère.

La mère, Marie, 40 ans, est aide-soignante. Elle travaille théoriquement à ¾ temps. Depuis que son mari est au chômage, elle fait des heures supplémentaires pour joindre les deux bouts et s’occupe comme elle peut de ses deux filles. Elle souffre régulièrement de maux de dos et vient parfois pour des crises d’urticaire. Elle passe régulièrement chez sa mère qui a fait une crise cardiaque il y a six mois et qui vit seule, s’ennuie et s’inquiète, appelant sa fille plusieurs fois par jour, appuyant régulièrement (par mégarde?) sur son alarme qu’elle porte pendue autour du cou. Marie semble tenir le coup mais l’équilibre est fragile, ses sourires de plus en plus rares et ténus.

Elle m’emmène un matin la plus jeune de ses filles, Martha, 5 ans. Elle est inquiète car depuis quelques temps la petite fait crise de colère sur crise de colère, allant jusqu’à se taper la tête contre les murs. Je demande à Martha ce qu’elle en pense et ce qu’il se passe quand elle est en colère, elle me sourit gentiment en penchant la tête et se tortille les doigts. Je lui donne une feuille et lui demande si elle veut bien me dessiner quelque chose. Pendant qu’elle choisit les crayons et commence son œuvre, j’essaie de comprendre le déroulement d’une de ses crises avec la maman. Je comprends que leur début est soudain, Martha se bute et refuse de faire quelque chose qu’elle aurait fait d’habitude sans rechigner, comme de ranger son assiette à la fin du repas hier, et sa mère insiste pour que ce soit fait. Martha se met alors à hurler, deviens cramoisie, les poings serrés et l’esprit hors de tout raisonnement possible. Sa mère essaie de la calmer mais Martha finit pas se taper la tête jusqu’à épuisement. Cela peut durer jusqu’à 30 minutes!  Le père s’il est présent, démissionne dès le début des cris et la grande sœur s’enfuit, Marie se retrouvant en général seule à gérer Martha. A la fin de l‘épisode il n’est pas rare que Martha s’endorme et que sa mère évacue le stress par une bonne crise de larmes. Elle est épuisée par la situation et a peur des coups pris à la tête par Martha. L’examen de la petite étant normal, je parle de son dessin avec elle, une belle maison avec un ciel nuageux. Elle m’explique qu’il va pleuvoir, c’est pour ça qu’il y a des nuages. Je leur propose d’essayer dans un premier temps de désamorcer la crise dès qu’elle s’annonce et si ça ne marche pas, je les mettrai en relation avec un psychologue.

Ça n’a pas fonctionné, les crises ont continué, j’ai appelé le centre médico-psychologique  pour qu’elles y soient reçues. En renseignant le dossier informatique, je suis tombée sur celui de Gil, la grande sœur, 14 ans. Elle avait consulté un autre médecin au cabinet  peu de temps auparavant pour des crises de tétanie, et il y est noté qu’elle était déscolarisée depuis six mois. Sa mère m’avait effectivement raconté qu’elle était en pleine crise d’adolescence. Mais je n’imaginais pas que c’était à ce point. J’aurais du proposer une consultation pour elle aussi.

A la famille Chaumedu, je ne peux guère proposer qu’un peu d’empathie et quelques contacts, c’est peu. C’est dur d’accepter son impuissance, en se remémorant la crise de fou rire complice qu’avait eus Gil et sa mère il y a 3 ans, quand elles étaient venues pour faire vacciner Martha, et qu’en examinant sa gorge elle m’avait joliment roté au visage.

Ce soir là, j’ai avalé une plaquette de chocolat au lait. En entier. J’ai eu une crise de foi(e).

Un Samedi à l’anis

C’est un peu la fête cette réunion de famille. Ça grouille de cousins-cousines, de beaux frères qui ne se sont pas vus depuis plusieurs années, d’oncles et tantes qui tapent sur la tête des chérubins qui ont encore grandi.

Il y a des bruits de couvercles de casseroles qu’on soulève pour touiller et humer, des chaises qu’on déplace, des gosses qui se chamaillent.

Les trois sœurs s’affairent autour de la table, choisissant dans le grand buffet une vaisselle assortie pour tous les convives, allant dénicher ce qui manque à la cuisine, attrapant au retour la salade mise au frigo dans l’arrière-cuisine. Natalia réclame à sa mère de l’ouvrir elle-même, ce vrai frigo avec pédale. Elle aime l’atmosphère de cette pièce à la fois buanderie et garde-manger. C’est un peu sombre, il n’y a qu’une petite fenêtre un peu en hauteur, surplombant une galerie extérieure longeant tout un côté de la maison, un endroit idéal pour les sprints improvisés. Cette ouverture est la seule présente sur cette façade, et elle permet aussi d’observer les deux maisons voisines et leurs mystérieux habitants. Natalia a bien entendu sa grand-mère parler de la voisine qui vit avec un fils qui  lui donne du souci, qui a fait de la prison et qu’on ne voit jamais. Elle l’imagine reclus dans une pièce grise avec une tête de bandit et elle rêve que ses yeux puissent transpercer les murs pour satisfaire sa curiosité. L’arrière-cuisine a une odeur bien à elle, qui n’est ni celle de la cuisine, ni celle du salon, bien qu’elle se trouve entre les deux. C’est une odeur mêlée de lessive, d’humidité, de poireau, d’épices et de sucre. Une odeur enivrante due en grande partie à l’appel des douceurs contenues dans le grand placard blanc cassé. Ses portes sont lourdes et solides, mais elles s’ouvrent d’elles-mêmes et sans effort dès lors que l’on actionne un petit verrou, laissant ainsi apparaître comme par magie et à hauteur d’yeux les denrées des plus alléchantes, chocolats et biscuits feuilletés en forme de tortillons.

C’est l’heure de passer à table. Il y a des macaronis au menu, préparés par la mamie, le plat préféré de tous les enfants à l’unanimité, jamais égalé par leurs mères respectives. Natalia se régale comme les autres, elle oublie un peu la lourdeur de l’atmosphère et les yeux rougis des adultes dont les assiettes peinent à se vider de leur contenu.

Après le dessert, les enfants sont autorisés à jouer dans le salon. Loin d’éventuelles réprimandes, le frère de Natalia reprend le contrôle et la nargue en entamant une course autour de la table basse, lui assurant qu’elle est bien trop pomme pour l’attraper. Natalia  essaie quand même mais à chaque fois que sa main est prête à attraper un bout de t-shirt, son frère produit une accélération contrôlée qui la fait enrager. La porte s’ouvre et un adulte leur demande de faire moins de bruit. Natalia essoufflée se laisse tomber sur le canapé capitonné en similicuir qui lui colle aux cuisses. Dans le coin juste à côté il y a le fauteuil de son grand-père où elle aimait tant le rejoindre. Et en face d’elle sur le bar, un bocal en verre teinté rempli au quart de petites boules anisées, qu’il affectionnait tant et qu’il partageait avec elle.

Elle a du mal à voir en pensée son grand-père souriant et rondelet, l’image de la maladie et de sa maigreur prend le dessus, elle l’entend encore murmurer un «poulette» à titre d’adieu.

Cet après-midi il faudra encore suivre le corbillard qui les mènera dans un petit village viticole des Corbières. Et rester avec un oncle dans la maison d’enfance de sa mère pendant que les autres iront à l’enterrement, sa mère a décidé qu’elle était trop jeune, Natalia n’a pas lutté. Elle lira Pif et s’amusera avec le gadget. A la radio elle entendra Un autre monde de Téléphone. Ses parents reviendront et dans quelques jours ils regagneront la banlieue parisienne. Finies, les vacances.

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CONCORDANCE DES TEMPS

« Le temps tue le temps comme il peut » G.Brassens, Saturne

Une seconde c’est le temps d’un battement de cœur tranquille, au repos. Ça fait soixante battements par minute, « comme une horloge » je dis à mes patients. J’ai l’impression que ça les rassure, cette régularité paisible, que ça leur donne un sentiment d’immuabilité. Ça me rassure aussi, en éloignant de moi la perspective d’une urgence vitale : exit la pensée de me mettre à courir partout en appelant à l’aide et en tentant de réunir un matériel périmé dont je ne sais pas me servir, quand le cœur fait Boum…Boum…Boum.

« Deux secondes, s’il te plaît, j’arrive », signifie à la personne à laquelle on parle qu’on souhaiterait qu’elle nous lâche, on a compris sa demande, on va lui signer son papier, mais maintenant on n’est pas disponible là tout de suite mais ça ne saurait tarder, quoi, juste deux secondes, Merde !

Quinze secondes, c’est le temps sur lequel je comptabilise les pulsations. Multiplié par quatre, ça me donne le tempo approximatif dont j’ai besoin. Quand c’est vraiment lent, ou irrégulier, alors je prolonge sur 30 ou 60 secondes.

Trente secondes correspond au temps qu’on se donnait mon frère et moi pour avoir le temps de trouver une cachette. Pour compter les yeux fermés, je me mettais dans le petit coin entre la bibliothèque et un mur du salon. Derrière mes mains posées sur mon visage, doigts entrouverts, ma voix produisait alors, dans cet espace mi-clos, une sorte de vibration qui m’enveloppait toute entière.

Quarante secondes, le temps pour mon père de me raconter au téléphone, avec force détails, quinze jours de sa vie.

Quarante et une secondes en apnée, c’est le mieux que je puisse tenir. Je peux par contre renouveler l’opération de très nombreuses fois chaque jour (voir le chapitre « étiologie« ).

Une Minute, c’est  le temps nécessaire avant de lire un test urinaire, (sauf pour les leuco : compter une minute supplémentaire) ; Donc une fois que la personne a fait pipi, tremper la bandelette dans le pipi en évitant de tout renverser avant (sinon il faut attendre que la personne ait à nouveau envie et ça risque de pas lui plaire). Ensuite prendre un air inspiré et approcher la bandelette près du flacon de façon à pouvoir l’interpréter en fonction des couleurs de l’arc en ciel. Là, demander à la patiente (très souvent c’est pour éliminer une infection urinaire, qui touche plus souvent les dames pour des raisons anatomiques de proximité orificielles) qu’elle vous branche vos lunettes sur le nez car vous n’y voyez que dalle, en espérant qu’elle soit assez douée pour le faire assez vite. A ce moment, il est fort à parier que le résultat leuco est prêt.

Deux Minutes signifie à la personne à qui on a déjà demandé deux secondes, qu’il va falloir être un peu plus patiente que prévu.

Trois minutes, c’est le temps pris de temps en temps, dans les super cabinets qui le permettent, entre deux patients, pour aller faire pipi et mettre de l’eau à chauffer en vue de ne pas laisser la vessie vide, la nature a horreur de ça.

Cinq minutes c’est le temps théorique nécessaire pour interpréter un strepto test, après avoir au préalable fait infuser et exprimé le bâtonnet ensalivé, puis mis la bandelette dans le réactif. Heureusement quand c’est positif ça se voit avant 5 minutes. Dès fois il faut vraiment attendre, alors on en profite pour taper la discussion si toutefois la personne est d’accord. Sinon, on jette un œil à ses mails, et là le risque c’est d’oublier  le temps qui passe et d’être réveillé par le monsieur qui toussote pour attirer l’attention.

Raclement de gorge « Alors, le test est négatif (désolée), vous n’avez pas besoin d’antibiotiques (pardon) pour soigner votre angine qui est de toute évidence virale (bah oui), et qui va guérir toute seule sans complications (pourvu qu’il fasse pas un phlegmon), avec des antalgiques simples de type paracétamol plus ou moins ibuprofène si vous supportez les anti-inflammatoires et que le paracétamol ne suffit pas (qu’est-ce qui va m’dire, qu’est ce qui va m’dire) ».

Alors évidemment là, s’ensuivent cinq minutes d’argumentation parce que le patient lui, il sait qu’il va revenir dans 3 jours parce qu’il aura toujours mal et toujours de la fièvre.

Quand il s’en va, au mieux vous êtes un mauvais médecin qui en plus gagne des sous sur son dos puisqu’il va revenir, et au pire vous êtes un très mauvais médecin parce que vous avez en partie cédé (mon dieu, et si il faisait un phlegmon) et vous lui avez mis une ordonnance à part, avec des antibiotiques à n’utiliser qu’en cas d’aggravation ou de persistance des symptômes après 3 jours, mais au moindre doute, hein, vous m’appelez.

Six minutes, il faut bien ça pour se boire le thé brûlant qu’on s’est préparé à la pause pipi, enfin celle du cabinet sympa. Du coup, on en profite pour ne rien faire, ou pour consulter ses mails, ou pour passer un coup de fil à un confrère. Et inéluctablement, le retard s’ accumule.

Quinze minutes, c’est le temps imparti par patient sur la plupart des plannings médecin que je connaisse. Tout à fait insuffisant la plupart du temps, du coup on passe son temps à espérer y arriver et on est tout le temps déçu.

Vingt minutes paraissent plus raisonnables pour honorer une consultation. C’est aussi le temps que je mets pour me rendre en voiture dans la plupart des cabinets où j’officie.

Trente minutes, c’est le temps minimum pour une visite à domicile pas trop loin et facile à trouver. C’est encore le temps moyen que je mets à préparer un repas quotidien pour cinq. Ou bien le temps que je passe au téléphone avec ma mère quand elle m’appelle. Et Puis le temps maximum de télé quotidien que je devrais autoriser à mes filles. Bon mais comme personne n’est parfait, alors je le conseille à mes petits patients, c’est toujours ça de pris.

Quarante-cinq minutes sont souvent nécessaires lors des cas difficiles : consultation de soutien psychologique (« mon fils(-père-mari) s’est suicidé »), urgences (« je me suis coupée avec le couteau à viande » et il y a besoin de suturer), patients ralentis (en général quand le temps nécessaire pour se rendre de la salle d’attente au cabinet est supérieur à une minute, c’est mal barré pour espérer rattraper son retard) ou aux plaintes multiples (« j’ai mal au dos, aux pieds, aux cheveux » ).

Une heure c’est la durée de plénitude vésicale qui commence à devenir inconfortable.

Une heure et demie, ça c’est pour aller dans la capitale régionale où, accessoirement, habite mon frère. J’y vais quelques fois par an pour suivre des programmes de Formation Médicale Continue destinés à approfondir certains sujets qui m’intéressent et avec lesquels je ne me sens pas très à l’aise, comme la gestion des situations difficiles type annonce de maladie super grave ou encore le patient en colère, ou la prise en charge des urgences vitales (ça peut servir), où la traumatologie en général. Il y en a bien d’autres, mais si j’énumère tout, ça me fait flipper toute cette ignorance étalée au grand jour.

Deux heures,  la vessie commence à jouer sérieusement avec le cerveau, des hallucinations surgissent sans mon consentement.

Trois heures, j’en peux plus, pas moyen, le prochain patient je lui explique que j’ai des besoins naturels et tant pis, je traverse la salle d’attente pour aller faire mon pipi que tout le monde va chronométrer pour s’occuper, vu que ça fait déjà deux heures qu’ils sont là. Après ce genre d’expérience, sachez, chers médecins remplacés qui ne buvez ni ne pissez, que le critère « W-C discrets » est pour moi un excellent critère de choix de remplacement.

Quatre heures, c’est le temps nécessaire pour me rendre chez mes parents. Ça fait un peu long sur un week-end normal de deux jours. Et comme les week-ends pas normaux de trois ou quatre jours en général je bosse (c’est là qu’on voit que les médecins au fond sont des fainéants comme tout le monde, puisqu’ils s’arrachent mes services chaque mois de mai), et bien ça limite nettement les possibilités. Alors parfois, si on n’a rien d’autre à faire, quand on est en vacances, on va faire un tour là-bas, on se fait dorloter et gaver comme des oies, on constate le vieillissement inéluctable de chacun, et on rentre après quelques jours, vaguement nauséeux.

Huit heures minimum de dodo, capital.

Onze heures, la durée d’une bonne journée de travail, pause éventuelle comprise qui peut subir de larges variations selon mon humeur, ma forme et la réalité pathologique des patients du jour. Disons qu’en cas de bonne épidémie de grippe, la pause se situe à moins trente minutes (je finis ma matinée trente minutes après le début théorique des consultations de l‘après-midi). Si des patients consultent pour le plaisir parce que la salle d’attente était vide et ils se sont dis, tiens, pourquoi pas, alors elle peut s’élever à deux heures bénies.

Un Jour ou l’autre, il faudra peut-être que je me résolve à m’installer. Il y a bien des médecins pré-retraités anciens installés, qui quittent leur cabinet pour faire des remplacements dans le but de lever le pied tranquillement. Mais des jamais-installés ?

Une semaine représente la durée la plus fréquente d’un de mes remplacements. C’est aussi mon congé mensuel théorique idéal. Certains pensent que je suis fainéante. Il y a du vrai.

Deux semaines séparent en général les appels téléphoniques en provenance de ma maman. Elle appelle systématiquement alors,que je suis en train de me dire « faut que je l’appelle, faut que je l’appelle ». N’allez pas me dire après ça, que la télépathie, ça n’existe pas.

Un mois , c’est pour moi la mesure de temps qui met le plus l’accent sur les changements d’états. D’un mois à l’autre la nature se transforme, des maladies jusque là aiguës passent à la chronicité, des attentats bouleversent le paysage mondial.

Deux mois , c’est la durée d’une phase barbue chez mon père. Il décide de porter la barbe quand il entre en mode déprime, comme ça il n’a pas besoin de dire qu’il ne va pas bien. Inversement quand ça va mieux, Hop ! Rasé, ni vu ni connu, il ne s’est rien passé puisque personne n’en parle. C’est malin, au lieu de parler de dépression on parle de barbe, c’est beaucoup plus anodin comme discours.  » Et papa, ça va ? demandé-je à ma mère;  -oh, il se laisse pousser la barbe, me répond-elle « .

Neuf mois, alors là pas d’idée en gestation. D’ailleurs la gestation est un drôle d’état pour les idées.

Un an, déjà un an que tu avais un an de moins, mais que tu as grandi mon poussin, que tu a vieilli ma mamounette ! Et Untel, comment va-t-il depuis l’année dernière ? Aah il est mort, le pauvre ! Enfin je veux dire ça a pas du être facile pour lui. Ni pour vous d’ailleurs .

Dix ans. L’anniversaire pour lequel je me suis le plus sentie grandir, c’est celui-là, celui du passage à deux chiffres, 10 ans, je n’étais plus un bébé. Je ressentais confusément qu’avoir deux chiffres au compteur, c’était se rapprocher du monde des adultes. Et pour cause, on passe la majorité de notre vie avec deux chiffres, et c’est souvent le maximum qui puisse nous être offert.

Trente-quatre ans, c’est l’âge avant lequel mon père était persuadé de mourir, me confiait-il lorsque j’étais enfant. Il se disait athée, mais je me demande quand même s’il ne se prenait pas alors un peu pour Jésus. Ça n’aurait pas arrangé mes affaires puisque je suis née trois ans plus tard : enfant de la résurrection ?

Cent-vingt ans, âge maximal qu’un humain puisse atteindre de nos jours, et encore pas forcément dans le meilleur état. Et au bout le froid, la lividité, et dans le poignet soulevé l’absence de pulsations, quand le cœur ne fait plus boum…boum…

«C’est pas vilain, les fleurs d’automne et tous les poètes l’ont dit, je te regarde et je te donne, mon billet qu’ils n’ont pas menti », G.Brassens, Saturne

Licence créative

Histoire de la maladie

C‘est mon père qui m’a transmis l’amour des patates. Avec lui je les ai d’abord mangées, à toutes les sauces, puis plantées, observées en train de pousser, récoltées et remangées, à d’autres sauces.

Mon père est polonais, et il paraît que là-bas on en mange des tas. Je ne l’ai jamais vérifié, je ne suis jamais allée en Pologne. C’est le mythe familial qui dit que comme j’aime tant les patates, je suis bien polonaise aussi, ce qui bien sûr m’a toujours rempli de cette fierté enfantine d’avoir quelque chose de spécial. Et puis je me sentais enfin plus forte que mon grand frère, qui lui n’aimait pas les patates en général, et la nourriture en particulier.

Du coup je me nourrissais non seulement de patates mais aussi de l’admiration paternelle.

Ma mère m’a transmis d’autre choses importantes comme le goût des livres et de l’école,  elle qui enseignait le français et l’histoire à des collégiens.

Entre patates et bouquins, je vivais ainsi une enfance assez banale dans un joli pavillon en banlieue.

Et puis j’ai grandi.

Je me suis mis à regarder mon père d’un autre œil. Mes grands yeux admiratifs se sont transformés en deux fentes palpébrales soupçonneuses. Mais quel était donc cet énergumène au comportement si aléatoire?

Je ne le reconnaissais plus, lui le père parfois colérique mais qui dans mes souvenirs encore frais, pouvait être si joueur et si blagueur. Comment avais-je pu l’aimer? J’avais du faire une monumentale erreur ; j’ai donc décidé de le haïr.

J’ai passé les années qui ont suivi dans la rébellion de l’adolescence, le cœur gorgé tour à tour de fiel et d’amour, l’esprit embrumé par les vapeurs d’alcool et la fumée sucrée du shit, les muscles tétanisés d’émotions.

Mon désir d’indépendance a été plus fort que l’instinct de destruction, j’ai rencontré l’amour, j’ai eu mon bac, j’ai quitté la maison, direction la fac de médecine dans une autre banlieue.

La médecine.

Ce n’était pas une vocation, ça n’évoquait pas grand-chose pour moi : pas de médecins dans la famille, pas de culture médicale, tout juste un généraliste, que j’aimais bien, et qui me disait ce que je voulais entendre, et avant lui un pédiatre dont je n’ai oublié ni le visage anguleux, ni la salle d’attente surchauffée véritable terrain de jeux, ni le moment où je n’ai plus jamais voulu avoir à faire à lui, lorsqu’il a fait l’erreur de vouloir me classer absolument dans un tiroir  « Stade pubertaire ».

La médecine, c’était d’abord un choix sur 3615 Ravel, au moment où en Biologie on étudiait le système immunitaire, avec un prof un peu intéressant, alors je me suis dis pourquoi pas, sans réelle conviction, et sans idée aucune de ce qui allait se passer les années suivantes.

J’ai continué à faire cuire des patates, pour nourrir ma famille en construction, véritable priorité de mon existence.

La médecine s’est peu à peu intégrée à cette vie, au quotidien de nos journées, en douce. Elle m’a aidé à me construire et à comprendre mon père, que je ne hais plus.

Toutes les bribes d’histoires de vie et de maladie, toutes les confessions que je reçois, résonnent en moi d’une façon ou d’une autre, et continuent à me façonner. Il est trop tard pour changer de prisme, et celui-ci me convient.

Ma seule angoisse médicale, au fond, est de développer une allergie à la patate (et oui, ça existe).

 

Licence créative

ANTÉCÉDENTS

ATCD PERSONNELS

MÉDICAUX

née à terme d’une grossesse non désirée ; a longtemps pensé être née pendant un accident de voiture avant de comprendre que la voiture n’avait rien à faire dans cette histoire d’accident.

GEA vers 4-5 mois, avec refus alimentaire et hydrique permettant de gagner définitivement l’amour paternel, ce dernier ayant été convaincu de la mort prochaine de son rejeton.

Vomissements en jet  retardés composés d’endives au jambon ingérées de force à la cantine à 4 ans.

TC + PC, secondaires à chute de vélo rouge, l’enfant de 5 ans roulant seule sur la voie publique, sans casque, et à fond les manettes. Ramassée par un voisin. Rx crâne (ça nous rajeunit pas) normale, réalisée suite à l’apparition de vomissements secondaires au traumatisme. Séquelles ??? Souvenirs tenaces de l’ivresse ressentie juste avant le traumatisme.

Contusions multiples suite avp, survenu alors que l’enfant de 5 ans et demi  somnolait tranquillement sur la lunette arrière de la voiture familiale au retour d’une sortie nocturne, le choc l’ayant propulsée un étage plus bas sur la banquette  où se trouvait son frère la seconde précédente, lui-même ayant simultanément roulé par terre.

Intoxication volontaire à l’Antitousèche® à 7 ans. (au goût si bon que c’est trop dur d’y résister quand le flacon est à portée de main).

-Multiples caries. Parce que « Le sucre : le plus petit des grands plaisirs » disait la pub à l’époque. Et aussi parce que l’Antitousèche®, c’est trop bon.

Asthme intermittent léger notamment à l’effort de course produit pour tenter d’échapper à son grand-frère. Echec récurrent des tentatives de fuite. Aggravation des symptômes par temps froid et sec, du fait des hurlements poussés par l’enfant terrorisée, l’ouverture buccale ainsi créée diminuant le seuil d’apparition du bronchospasme.

-Développement progressif d’allergies saisonnières puis per-annuelles à  peu près à tout ce à quoi on peut devenir allergique.

Intoxication volontaire au Débouchné®, parce que le sérum phy c’est super, mais ça marche pas du tout quand la muqueuse nasale a  triplé de volume.

Dermographisme permettant la réalisation d’œuvres corporelles diaboliques (heureusement, l’inquisition, c’est fini), et de réflexions  indiscrètes de l’entourage du type « t’es toute rouge là, qu’est-ce qui t’arrive ? ».

Migraines (rares) et céphalées de tension (fréquentes)

CHIRURGICAUX

Fracture déplacée radius-cubitus Dt à 6 ans, pour avoir joué à la maîtresse et chuté d’un tronc d’environ 20 cm de haut. L’angulation étrange du membre a dans un premier temps traumatisé l’enfant qui la craignait définitive. Est allée voir sa mère en criant « chui handicapée ! chui handicapée ! ».

Au moment de l’anesthésie générale, s’est promis de s’opposer fermement à l’anesthésiste en résistant le plus longtemps possible avant de s’endormir. Elle a compté jusqu’à au moins trois avant de sombrer; Punition au réveil: était couchée dans un lit à barreaux, le bras attaché auxdits barreaux, et  partageait sa chambre avec un minus couché dans un lit normal. A trouvé ça totalement injuste.

Appendicectomie abusive vu la tête : 1/du chirurgien  2/de l’appendice une fois extrait.

GYNÉCO-OBSTÉTRICAUX

-G3P3, FCV à jour, CO par progestatif Stopmoutar® (migraines sous combinée), suivi régulier (Dr Alhé-Poucet).

ATCD FAMILIAUX

FDREA (Facteurs De Risque d’Encrassement Artériel) : HTA et hypercholestérolémie (mère)

FDRTP (Facteur De Risque de Trouble Psychique) : trouble bipolaire apparent (père) bien que non formellement étiqueté.

TRAITEMENT EN COURS

-NAUPOLENE® : 1cp le soir QSP 6 mois

-STOPMOUTAR® : 1cp/j à heure fixe, sans interruption QSP 6mois

-FRIBREZE® : 2 bouffées en cas de crise, à renouveler plusieurs fois par jour si nécessaire -1 flacon

-PAMAL® : 1 gélule si douleur, toutes les 4 à 6 heures sans dépasser 4 gélules/24h.  -1 boîte de 8

-ANTITOUSECHE® ah non, celui-là faut éviter, même si c’est trop bon.

-En cas de crise oedémateuse aigue : faire en urgence 1 injection intra-musculaire d’ADRÉVITE®

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