1 bouffée matin et soir

UN PEU D'AIR

Tag: mort

C’était un jeudi

-NATALIA ! NATALIIIIA !

Son cœur s’emballe lorsque Natalia comprend  que son père l’appelle du haut de la balustrade et qu’il l‘observe. Il a sûrement compris qu’elle est en train de faire une grosse bêtise…Maintenant, elle craint d’aller le retrouver.

Au départ, elle pensait juste observer les centaines de têtards nageotant en tous sens dans la petite mare. Puis elle a ramassé un bâton pour s’amuser à les dévier vers le goulot d’une bouteille en plastique. Une fois quelques malheureux capturés, elle lève à hauteur d’yeux la petite bouteille où gigotent dans une eau terreuse les bestioles affolées. Finalement, elle ôte ses sandales et avance ses pieds dans la mare, mouillant légèrement le bas du pantalon remonté à la va-vite. Le fond est doux et mou, et les orteils en s’enfonçant soulèvent un nuage de vase qui fait disparaître momentanément la vie grouillante de la mare. Elle se penche puis s’accroupit pour mieux voir réapparaître les fuyards, elle plonge les mains dans l’eau pour les sentir et tenter d’en recueillir un ou deux dans sa paume. Et c’est tandis qu’elle a pieds et mains immergés qu’elle entend résonner la voix tonitruante de son père.

Elle essaie de camoufler sa panique et se demande comment elle va pouvoir justifier son aspect boueux. Elle s’efforce de sécher ses pieds dans les aiguilles de pins qui jonchent le sol un peu à l’écart de la mare, elle remet ses chaussures et essuie ses mains sur son pantalon. Dans sa tête la force des pulsations qui grondent l’empêche de réfléchir à la suite. Elle monte l’escalier qui la mène à l’échafaud. Son père n’a pas bougé. Elle s’avance la peur au ventre, il la domine, dieu qu’il est grand ! Elle lève la tête et le regarde. Son visage est tendu. Il répète sans crier :

-Natalia.

Elle attend le sermon avec résignation. Il lui annonce que son grand-père est mort.

Natalia pleure, elle réalise qu’elle ne va pas se faire gronder, qu’elle pourra jouer encore avec les têtards, c’était juste un malentendu…

Depuis leur commencement, ces vacances ne ressemblaient à aucunes autres. Pour la première fois sa mère ne les avait pas accompagnés. Et globalement son père était moins colérique qu’à l’accoutumée. Son frère et elle prenait donc du plaisir à explorer (chacun de leur côté, au grand désespoir de Natalia) le petit monde de la résidence de vacances. C’était une construction en bois, familiale, logée dans un coin de verdure au pied des Pyrénées. Natalia s’y sentait bien, elle y avait une amie de marque puisque c’était la fille du directeur. Grâce à elle, elle découvrait les recoins secrets de la résidence. Elle adorait aussi Tara, la vieille chienne encombrante au regard bienveillant. Natalia se sentait libre et n’avait que peu de temps pour penser à sa mère et éprouver ne serait-ce qu’un soupçon d’ennui. Et malgré l’état avancé de la maladie de son grand-père, personne n’avait crû bon de la prévenir que l’inévitable allait se produire. Cette nouvelle fût donc un véritable choc. Elle ne réalisait pas vraiment l’absence irrémédiable de l’être aimé, mais tout cela chamboulait sa petite vie. Son cerveau tentait d’enregistrer les réactions de chacun pour essayer de leur donner du sens. Son frère n’avait pas pleuré, elle ne savait pas s’il était triste, mais pendant les quelques heures passés ensemble il ne s’était pas moqué d’elle en l’affublant de surnoms humiliants dont lui seul avait le secret. Son père était plutôt calme ce qui ne lui ressemblait guère sur la longueur. Il leur a annoncé qu’ils partiraient le surlendemain pour se rendre à l’enterrement.

Les deux derniers jours n’ont pas eu la même saveur que les précédents, comme si la liberté de mouvements de Natalia était naturellement entravée. Les têtards  toujours aussi nombreux étaient nettement moins passionnants.

Elle est allée dire au revoir à son amie, avec qui elle entretiendrait par la suite une correspondance pré-adolescente.

Installée sur la banquette arrière de la voiture chargée de valises, elle s’est retournée une dernière fois en agitant la main vers Tara, impassible, couchée sur le bitume, qui montait une garde pacifique devant l’entrée principale. Quand elle reviendrait 4 ans plus tard, Tara aussi serait morte.

 

Poulette

« Arrête, arrête, mais continue encore, je veux sentir, le souffle de la mort… »   Baba love, Arthur H

Je le vois bien quand il entre, qu’il a une sale mine. Il marche lentement, un peu courbé, son teint est gris, son visage émacié, il a l’air fatigué. Je ne sais pas encore pourquoi il sollicite mes services, mais j’appréhende déjà  la suite. Il m’apprend qu’il est suivi pour un cancer de l’estomac, qu’on lui a diagnostiqué et opéré quasi simultanément il y a un mois. Cinquante centimètres nous séparent, et tandis qu’il me décrit les derniers bilans hospitaliers (pas bons),  je comprends ce qui me titille dans l’unité de son visage : il y manque les sourcils, signe probable des chimiothérapies subies. Je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil curieux à ses cheveux pour apprécier la qualité du postiche. Pas mal, un peu rétro le modèle peut-être.

Il est venu  me demander conseil parce qu’il n’arrive plus à dormir. Il ne s’épanche pas, parler semble pénible, il  souffle régulièrement après chaque virgule et je sens son haleine aigre. En fait il transpire la mauvaise santé.

Son odeur me ramène de nombreuses années en arrière. L’été de mes dix ans. Toute la famille était réunie aux côtés de mon grand-père maternel qui finissait de lutter contre un cancer métastatique. Cachectique, il restait alité et  m’avait demandé de venir à son chevet, ce dont je ne comprenais pas l’intérêt puisqu’il ne pouvait plus me prendre sur ses genoux comme avant, à l’époque où ils étaient mous et accueillants. Je m’étais approchée de lui un peu gauche , ne sachant trop quoi raconter à cet inconnu. Je me suis penchée, rapprochant ainsi nos deux visages. Ses yeux étaient creux et fiévreux mais sa bouche a dessiné un sourire, et il m’a murmuré un «ma  poulette… »  à peine audible, dans un souffle d’air vicié dont la pestilence m’a tant surprise, que je ne pensais plus qu’à fuir cette pièce et ce moribond, sans surtout laisser paraître mon malaise. Des adieux forts peu glorieux…

Aujourd’hui,  je ne m’enfuis plus lorsque de désagréables exhalaisons corporelles me rappellent que la mort rôde. Je l’affronte.

Alors, je lui demande s’il veut bien se découvrir un peu que je puisse l’examiner. Ses mouvements sont empreints de lassitude. Lorsqu’il ôte son pantalon, il  se tient  aux murs pour assurer son équilibre. Il est vraiment maigre. La balance est catégorique, il a perdu deux kilos en une semaine.  Il s’assoit sur le lit. Je lui demande d’ouvrir la bouche, sa langue est rouge et dépapillée,  il me dit qu’il ne sent plus le goût des aliments. J’écoute son cœur, ses poumons. Il s’allonge. Je lui palpe l’abdomen, tout doucement, la cicatrice de l’intervention est franche, encore érythémateuse. Il fronce les sourcils en me disant que non, ça va, ça ne fait pas mal. Il est un peu ballonné. Je palpe ses mollets qui sont souples. Il a une petite tension artérielle mais n’a pas de sensations vertigineuses, notamment quand il se relève pour se rhabiller. Je lui recommande de bien s’hydrater.

Je rédige une ordonnance avec des bains de bouche pour traiter sa mycose buccale et un anxiolytique pour l’aider à s’apaiser le soir et trouver le sommeil. Il ne souhaite pas réajuster son traitement antalgique. Il me règle la consultation, me remercie d’un timide sourire puis se lève avec peine. Je le raccompagne à la sortie. Je suis sûre de l’avoir entendu murmurer un  « Au revoir ma poulette ».

Je me dandine jusqu’à mon bureau, je volette jusqu’à mon siège, picore une ou deux pipasols, caquette dans le vide sans grande conviction. Puis je mets ma tête sous mon aile. Elle encaisse la poulette.

 

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