1 bouffée matin et soir

UN PEU D'AIR

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La tête à l’envers

C’est chouette d’être une grande. Aujourd’hui j’ai pris l’avion toute seule ! Je n’ai pas trop compris pourquoi d’autres enfants pleuraient et avaient tant besoin que l’on s’occupe d’eux, parce que moi, j’ai passé une bonne partie du voyage à admirer la pochette blanche que j’avais autour du cou, à la tordre de façon à pouvoir déchiffrer ses inscriptions. Elle est maintenant sur le bureau, dans la chambre où je dors,  au milieu des feuilles sur lesquelles j’ai tout recopié de ma plus large écriture un peu fantaisiste.

Quand j’ouvre grands les yeux, cette nuit-là, je sais que je ne suis pas dans mon chez-moi habituel, mais je suis drôlement contente, et fière, d’être dans un grand lit, ce même lit où dorment habituellement papa et maman quand nous venons tous ensemble. Un gigantesque lit dans lequel je peux m’étaler tant et plus. Ce lit occupe une face de cette grande chambre au plafond si haut. Un canapé meuble le côté suivant. En face du lit il y a la porte, et d’immenses placards couvrent le reste du mur. Sur la dernière face il y a un petit bureau et une porte fenêtre donnant sur un balconnet étroit. Les volets sont entièrement clos. C’est pourquoi malgré mes yeux grands ouverts je ne distingue aucune forme dans la pièce. Le noir est total.  Mais je connais la maison, et je suis grande, et je n’ai pas peur.

Si j’ai décidé de me réveiller, cette nuit là, c’est que j’ai un peu envie de faire pipi. Pour aller aux toilettes, c’est facile, il suffit de sortir de la chambre et de faire un pas ou deux en diagonale pour traverser le couloir. J’ai le trajet dans ma tête. Le hic, c’est que j’ai la tête à l’envers. Je veux dire la tête aux pieds. Le lit est tellement grand que j’ai du tourner sans m’en apercevoir. Bon, peu importe, j’ai envie de faire pipi. Allez, debout poulette ! Donc si j’ai la tête aux pieds, la porte n’est pas en face de moi mais derrière moi. Je sens sous mes plantes le revêtement de sol tiède, je me dirige vers la porte mais je bute contre le canapé. Je l’aime bien ce canapé bien mou en tissu beige, un peu trop chaud en été. Avant il était chez nous et avec mon frère nous faisions des batailles de ses larges coussins. je me suis retrouvée à terre plus souvent que lui ! Je longe le mur et je retrouve le lit. Ça ne doit pas être compliqué pourtant. Je réfléchis un moment. Mes yeux écarquillés ne perçoivent rien d’autre que l’obscurité. Si je trouve la lumière, alors je suis sauvée. J’ai vraiment envie de faire pipi. Je palpe le mur le long des bords du lit, l’interrupteur est par là, j’en suis sûre. Je balaye un maximum de surface, j’aimerais tant avoir de plus grandes mains, mais je ne trouve rien. Bon je me rends à l’évidence, je ne sais pas exactement où je me trouve dans la chambre sinon que je suis près du lit, et après tout peut-être qu’au départ j’ai seulement eu l’impression d’être la tête aux pieds mais qu’en réalité j’étais dans le bon sens ? Je vais faire le tour de la pièce, la porte va bien se présenter à moi, j’ai trop envie de faire pipi. Je traverse là où je pense n’avoir pas encore essayé de trouver la porte, je palpe les murs, je sens le bureau et ses feuilles un peu froissées, le radiateur, le lit, je passe sur le lit et me voilà à nouveau au canapé. J’entends mon cœur qui bat dans ma poitrine et dans ma gorge, je m’assieds sur le canapé, j’ai mal au ventre, ça presse.  Je me remets debout, mes jambes flageolent je palpe les murs, je touche les placards. Tout à l’heure, en arrivant de l’a-é-ro-port (mamie m’a appris à le dire comme il faut !), dès que la porte d’entrée s’est ouverte, j’ai couru dans les escaliers pour atteindre le placard du fond, dans le bas duquel sont enfouis des trésors ! J’ai retrouvé ma tortue verte et jaune que j’aime promener à travers la maison, une poupée habillée en mariée, et des tas de bricoles dont une échelle en plastique et un petit bonhomme qui la descend tout seul du moment qu’on le place en haut. Il l’aura prise et reprise et re-reprise cette échelle, toujours avec le même sourire indéfectible.

 Je crois que la porte a disparu. Je ne veux pas appeler mamie, j’ai peur de me faire gronder en pleine nuit, et puis je suis grande moi.

-« Mamie ! »… « MAMIE ! » …. « MAMIIIIIIE ! ».

Mamie ne répond pas. Elle est en bas, loin de ma chambre, et elle et mon grand-père dorment avec des boules Quies.

Je ne vais pas pouvoir tenir longtemps. Je n’ai pas de pot de chambre, je n’ai aucune idée lumineuse pour remplacer des toilettes. Il fait noir dans la chambre et noir dans ma tête.

Je retrouve le lit et m’allonge, je ne sais pas vraiment si je suis dans le bon sens mais cela n’a plus d’importance, je ne peux plus rien retenir.

J’ai honte mais je n’ai plus mal.

Je me rendors en suçant mon pouce, je me sens petite.

Le réveil, précoce, est poisseux. Le jour apporte enfin un peu de lumière, ma tête n’est plus à l’envers. Je m’enroule dans ma couverture pour dissimuler mon forfait, et je m’approche des escaliers, je perçois l’odeur du café, ils sont réveillés !  Je suis tellement contente que ce soit enfin le matin ! Je rejoins mes grands-parents dans leur lit, ils m’accueillent avec les plus beaux sourires édentés du monde. Je n’ai plus peur d’être grondée, même quand mamie me demande si ma couverture ne serait pas un peu mouillée.

Ce soir, les volets resteront entrouverts.

Gnossienne N°3 - Erik satie

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EXAMEN CLINIQUE

Je m’assieds en face de toi. Tu es silencieux. Si je me penche vers toi, tu tangues imperceptiblement. Et c’est presque le nez collé à toi que mon œil droit peut examiner son reflet. Mon insistance ne te perturbe aucunement. Je te scrute, et toi tu ne te doutes pas de ce qui se cache à l’arrière de mes globes oculaires. Tu devrais pourtant te méfier de ce monstre tapi qui parfois sans prévenir se met à rugir et à enfler, cherchant à s’enfuir pour te dévorer.

C’est un monstre à plusieurs corps: il y a des filles et des garçons, des parents, des morts et des vivants, des voisins, des frères et des sœurs, des chiens menaçants. Il arrive qu’il y ait même plusieurs têtes pour une seule personne: la tête des bons ou des mauvais jours, la tête du nouveau-né et celle du jeune adulte. Elles se parlent ou s’ignorent, se dévisagent parfois avec étonnement. Leurs voix s’entremêlent, créant selon l’intensité et le timbre de chacune des mélodies plus ou moins harmonieuses. Il y a des cris, des coups, des pleurs, des fous rires. Tout ce petit monde évolue au milieu de paysages kaléidoscopiques: des vergers aux abricotiers croulants et aux cerisiers accueillants, des maisons à hauts plafonds et aux sols couverts de mousse, le fond bleu d’une piscine à boudins en plastique orange contre lesquels l’eau du tuyau crépite, un siège de balançoire animé d’une oscillation perpétuelle, une grande table avec une petite assiette, et dans l’assiette une cervelle d’agneau cuite au beurre. S’y mêlent les musiques douces des feuilles caressées par les vents, l’odeur des chemins de terre bordés d’herbes hautes après la pluie.

Je voudrais profiter de ta présence tranquille et sans remous, mais c’est sans compter sur le monstre qui commence à exercer sur mes yeux une pression douloureuse, ma vue se brouille, tu deviens flou. Alors je ferme les yeux pour t’éviter l’attaque directe de la bête, je la laisse rassembler ses troupes et se couler au travers de mon corps. Viens l’assaut.

D’abord, elle se dirige vers ma cage thoracique, créant cet étau progressif,  comprimant le myocarde dont les pulsations font trembler mon sein gauche. Il y a quelque chose de délicieux à sentir le cœur gonfler, plein de trop d’amour prêt à jaillir.

Puis elle lance ses ramifications. Pour puiser l’énergie dont elle a besoin, je la soupçonne de se nourrir à la source, creusant dans mon ventre un véritable trou noir, avec cette sensation de vacuité douloureuse jamais comblée.

Elle se sert de mes muscles, prend appui sur mon squelette, me rendant lourde, contuse et parfois trémulante.

Elle cherche à rompre l’enveloppe, vergeturant la peau de façon préméditée, dessinant autant de zones de faiblesse dont elle pourrait profiter à l’avenir.

Quand elle s’est bien répandue, qu’elle a mangé à tous les râteliers, alors repue elle se retire, créant au passage un joyeux bordel anatomique.

Je peux enfin ouvrir mes paupières, et te regarder à nouveau, mais tu me semble presque vide. Par sa formidable force d’attraction, ma bête goulue t’a littéralement happé, et tu es maintenant à la fois dedans et dehors, il y a une intimité toute neuve entre nous.

Blotti à l’intérieur, le monstre peut grâce à toi dégourdir ses membres et s’immerger quand bon lui semble. Il flotte parfaitement dans ce récipient aux parois bombées et vitrées, rempli de ce liquide sanglant. Il s’assagit, engourdi par les vapeurs fruitées que tu dégages. Puis il s’endort en faisant la planche. A l’extérieur, ça me laisse le loisir de finir de te vider tranquillement.

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