Poulette

par Yem

« Arrête, arrête, mais continue encore, je veux sentir, le souffle de la mort… »   Baba love, Arthur H

Je le vois bien quand il entre, qu’il a une sale mine. Il marche lentement, un peu courbé, son teint est gris, son visage émacié, il a l’air fatigué. Je ne sais pas encore pourquoi il sollicite mes services, mais j’appréhende déjà  la suite. Il m’apprend qu’il est suivi pour un cancer de l’estomac, qu’on lui a diagnostiqué et opéré quasi simultanément il y a un mois. Cinquante centimètres nous séparent, et tandis qu’il me décrit les derniers bilans hospitaliers (pas bons),  je comprends ce qui me titille dans l’unité de son visage : il y manque les sourcils, signe probable des chimiothérapies subies. Je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil curieux à ses cheveux pour apprécier la qualité du postiche. Pas mal, un peu rétro le modèle peut-être.

Il est venu  me demander conseil parce qu’il n’arrive plus à dormir. Il ne s’épanche pas, parler semble pénible, il  souffle régulièrement après chaque virgule et je sens son haleine aigre. En fait il transpire la mauvaise santé.

Son odeur me ramène de nombreuses années en arrière. L’été de mes dix ans. Toute la famille était réunie aux côtés de mon grand-père maternel qui finissait de lutter contre un cancer métastatique. Cachectique, il restait alité et  m’avait demandé de venir à son chevet, ce dont je ne comprenais pas l’intérêt puisqu’il ne pouvait plus me prendre sur ses genoux comme avant, à l’époque où ils étaient mous et accueillants. Je m’étais approchée de lui un peu gauche , ne sachant trop quoi raconter à cet inconnu. Je me suis penchée, rapprochant ainsi nos deux visages. Ses yeux étaient creux et fiévreux mais sa bouche a dessiné un sourire, et il m’a murmuré un «ma  poulette… »  à peine audible, dans un souffle d’air vicié dont la pestilence m’a tant surprise, que je ne pensais plus qu’à fuir cette pièce et ce moribond, sans surtout laisser paraître mon malaise. Des adieux forts peu glorieux…

Aujourd’hui,  je ne m’enfuis plus lorsque de désagréables exhalaisons corporelles me rappellent que la mort rôde. Je l’affronte.

Alors, je lui demande s’il veut bien se découvrir un peu que je puisse l’examiner. Ses mouvements sont empreints de lassitude. Lorsqu’il ôte son pantalon, il  se tient  aux murs pour assurer son équilibre. Il est vraiment maigre. La balance est catégorique, il a perdu deux kilos en une semaine.  Il s’assoit sur le lit. Je lui demande d’ouvrir la bouche, sa langue est rouge et dépapillée,  il me dit qu’il ne sent plus le goût des aliments. J’écoute son cœur, ses poumons. Il s’allonge. Je lui palpe l’abdomen, tout doucement, la cicatrice de l’intervention est franche, encore érythémateuse. Il fronce les sourcils en me disant que non, ça va, ça ne fait pas mal. Il est un peu ballonné. Je palpe ses mollets qui sont souples. Il a une petite tension artérielle mais n’a pas de sensations vertigineuses, notamment quand il se relève pour se rhabiller. Je lui recommande de bien s’hydrater.

Je rédige une ordonnance avec des bains de bouche pour traiter sa mycose buccale et un anxiolytique pour l’aider à s’apaiser le soir et trouver le sommeil. Il ne souhaite pas réajuster son traitement antalgique. Il me règle la consultation, me remercie d’un timide sourire puis se lève avec peine. Je le raccompagne à la sortie. Je suis sûre de l’avoir entendu murmurer un  « Au revoir ma poulette ».

Je me dandine jusqu’à mon bureau, je volette jusqu’à mon siège, picore une ou deux pipasols, caquette dans le vide sans grande conviction. Puis je mets ma tête sous mon aile. Elle encaisse la poulette.

 

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